L’arabe du futur #1&2 (Sattouf)

L'arabe du futur

Dernier acte de notre thématique vouée à la narration à la première personne, L’arabe du futur nous emmène cette fois sur les traces du jeune Riad. Après l’enfance polonaise (Marzi), japonaise (La vie de Mizuki) et belge (Couleur de peau : miel), c’est maintenant celle balancée entre la France – pays de naissance – et le Moyen-Orient – pays d’adoption, origines du paternel – que nous nous apprêtons à visiter.
Il est assez drôle de voir par ailleurs que nous n’avons retenu que des biographies réelles dans nos lectures là où nous aurions pu envisager une histoire fictive… et avec Riad Sattouf rien d’impossible, car l’auteur formé à l’humour chez Fluide Glacial (le primé Pascal Brutal) et Charlie Hebdo (La vie secrète des jeunes), se décrivant petit avec une longue chevelure blonde, aurait très bien pu nous tendre un piège. Que nenni, il s’agit bien de son histoire !

Une histoire qui, bien qu’elle soit ancienne (les années 80), reste toujours dans l’actualité. La faute à des dictateurs ayant défrayé la chronique ces dernières années (Mouammar Kadhafi en Lybie) ou dont la consonance ne nous est pas étrangère (Hafez el-Assad en Syrie, père du controversé Bachar). Des chefs d’États qui ont fait du panarabisme leur crédo tandis que le géniteur du petit Riad s’en nourrissait allègrement, lui qui a refusé l’illustre Oxford pour un avenir incertain à Tripoli.

Mais ce qui fait le sel de cette série c’est surtout la considération à hauteur d’enfant de cette jeunesse tripatride, forcément un peu subjective. Riad n’est pas en âge de comprendre la discrimination qu’il subit au Moyen-Orient (sa blondeur notamment, associée aux juifs) et il se crée un décalage fort entre la narration naïve et la cruauté de certaines paroles ou de certains gestes, vu de notre œil adulte. La place de la femme dans la société a également de quoi faire bondir nombre de lecteurs, qu’ils soient féministes ou pas. Étrangement, nous sommes nombreux à nous être posé la question de la mère de Riad qui suit docilement son mari sans craquer (du moins pas dans les deux premiers opus).
Ce mécanisme de décalage amène l’humour, omniprésent dans l’album et suffisamment bien foutu pour nous tenir en haleine tout du long.

Si nous, occidentaux, ne comprendrons probablement jamais le droit de propriété libyen (ahah) ou la collecte des impôts syrienne sur les maisons achevées (uhuh), force est de constater que les jeux du monde entier se ressemblent ici ou ailleurs (à part peut-être l’épisode footballistico-canin). Tout ne nous est donc pas étranger !

Graphiquement, Riad Sattouf nous entraine dans des ambiances différentes selon les pays traversés : des bichromies teintées de bleu pour la France, d’orange en Libye et de rose pour la Syrie. Des couleurs à peine rehaussées de rouge ou de vert sur certains détails clefs de la narration.
Quant au dessin, il fleure bon la caricature avec ses gros nez. Le trait y est lisible et net et la simplicité est de rigueur, les décors se résumant au strict nécessaire.

Au travers de cette biographie, nous pourrions voir une certaine critique de la parentalité mais l’auteur instaure une distance qui ne nous permet pas d’y prétendre. Au contraire, une certaine forme d’idolâtrie transparaît au fil des pages, de ce père merveilleux capable de dessiner une Mercedes (avec des roues plates) ou de lancer une balle tellement fort qu’elle se perdait par delà les immeubles. Un père qui a en tout cas toujours mis en avant l’éducation de son fils.
Riad Sattouf incarne-t-il l’arabe du futur tel que le voyait son paternel ? Probablement pas… quoique ?

Nous l’avons dit :

Badelel : « Riad Sattouf décrit ici une enfance bousculée par la différence, par le choc des cultures, coincée entre deux éducations (occidentale et musulmane). »

Champi : « […] L’arabe du futur doit peut-être son succès, au-delà de ses qualités intrinsèques (histoire, narration, dessin) à l’écho qu’il nous renvoie de l’actualité des dernières années, forte des « printemps arabes » et des guerres civiles qui continuent de faire la une de nos journaux et de faire trembler le monde bien au-delà des rivages de la Méditerranée. »

Lunch : « Sattouf relate donc avec beaucoup d’humour la difficulté de grandir dans un pays différent, sans savoir vraiment ce que le mot différent signifie. »

Lunch

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Couleur de peau : miel (Jung)

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Jung est né en Corée dans les années 60. Il est retrouvé dans la rue par un policier qui l’amène dans l’orphelinat de grand’ma Holt. Il y sera lavé et nourri jusqu’à ce qu’une famille belge le choisisse pour l’adoption. Il sera l’un des très nombreux orphelins à quitter la Corée dans les années 60/70.

Dans cette série de 3 tomes autobiographiques Jung revient sur son expérience en tant qu’enfant adopté. Dans le premier tome on le voit arriver en Belgique, découvrir sa nouvelle famille qui compte déjà 4 enfants naturels. Il doit tout réapprendre, nouveau pays, nouvelle langue, nouvelle fratrie. Puis il y a l’école, le regard des autres enfants, les autres petits coréen qu’il évite… Le deuxième tome est celui de l’adolescence, la cicatrice laissée par ce déracinement forcé le ronge, Jung va mal, il ne sais plus où est sa place et dérive, se cherche. Enfin le troisième tome est celui de la raison. Jung est devenu adulte, la cicatrice est toujours là mais il a appris à vivre avec. Il s’est apaisé et décide enfin de retourner pour la première fois en Corée afin d’ouvrir son dossier d’adoption et tenter d’en apprendre plus sur ses parents naturels. Le projet d’un film d’animation adaptant sa bande dessinée autobiographique est déjà en route et sur place il sera accompagné par une équipe de tournage qui le suivra dans ses déplacements pour les prises de vues réelles qui intègreront le film d’animation.

Lunch et Badelel, contrairement à moi-même, connaissaient déjà l’auteur pour ses précédentes bandes dessinées racontant des histoires fantastiques japonaises. Cela les a surpris tant Jung « change de style, autant narratif que dans le dessin » (Lunch) entre ses précédents travaux et cette série autobiographique. « Une autobiographie aux antipodes de ce que l’on connait de lui » précise Badelel.

J’ai personnellement été très touchée par « le dessin […] d’une incroyable douceur, mêlé de malice ». « On rit beaucoup tout en partageant l’intimité de l’auteur » nous dit Lunch du premier tome.

Si le deuxième volet peut paraître plus « plus gris, moins prenant » (Lunch), c’est une œuvre à considérer dans son ensemble. Comme je vous le disais en introduction chaque tome aborde une étape différente de la vie et du questionnement de Jung, le ton suit cette évolution. Nous avons un enfant espiègle auquel on peut facilement s’identifier dans le premier tome. Puis vient l’adolescent torturé, l’album est moins drôle. Enfin vient la réflexion d’un adulte, l’album est moins vivant.

J’ai été particulièrement touchée par ce témoignage, autant par le regard que l’enfant adopté porte sur son adoption que par la réflexion faite sur le déracinement, réflexion qui dépasse le sujet d’adoption pour englober tout ceux qui volontairement ou involontairement sont amenés à vivre dans un autre pays que celui qui les a vus naître.

C’est également très intéressant et instructif quant à la situation de la Corée du Sud dans l’après-guerre.

Lunch (tome 1): « C’est un livre poignant et très intéressant. »
Lunch (tome 2) : « C’est en tout cas un très bel hommage à tous les adoptés et à tous les parents, qui ont adopté également. »
Badelel  (tome 1) : « Déroutante aussi, car elle aborde des sujets plutôt difficiles avec un profond détachement alors qu’elles ont été vécues par l’auteur lui-même. »
Bidib (tome 1 et 2) : « La force de cette bande dessinée est de nous faire réfléchir sur des sujets graves tout en gardant beaucoup d’humour. »
Bidib (tome 3) : « Dans ce troisième tome il y a beaucoup d’émotion. C’est très touchant. Bien que ce soit moins amusant à lire que le premier tome. »

A voir aussi le film !
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Prix K.BD 2016 : les résultats !

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Mesdames, Messieurs, (nombreux) fans de K.BD…
Vous l’attendiez depuis un moment, mais cette année nous avons décidé de prendre le temps de bien débattre de la sélection et avouons-le le choix a été difficile : le Prix K.BD est arrivé à bon port !
Tout d’abord, merci aux éditeurs qui ont joué le jeu et nous ont permis d’avoir un avis exhaustif de la sélection. Merci aux auteurs de nous avoir pondu toutes ces petites merveilles. Merci aussi à nos lecteurs, ceux qui ont participé au vote pour le prix des lecteurs bien sûr et ceux qui ont patienté pour connaître le résultat de ce prix.

Commençons d’ailleurs par votre choix.
Vous avez notamment retenu 2 titres parmi vos préférés :
La favorite – Mathias Lehmann – Actes Sud BD
Zaï Zaï Zaï Zaï – Fabcaro – 6 Pieds Sous Terre

Vous avez décidé cette année que le Prix des lecteurs K.BD serait attribué à :
Zaï Zaï Zaï Zaï – Fabcaro – 6 Pieds Sous Terre
Excellent choix au passage !

De notre côté, nous avons sélectionné 3 titres pour notre vote final :
Les équinoxes – Cyril Pedrosa – Dupuis
Le rapport de Brodeck – Manu Larcenet – Dargaud
Zaï Zaï Zaï Zaï – Fabcaro – 6 Pieds Sous Terre

Après une [très] longue délibération, nous décernons le Prix K.BD 2016 à :
Le rapport de Brodeck – Manu Larcenet – Dargaud
Pour ceux qui ne l’auraient pas encore lue, nous vous invitons à découvrir cette adaptation du roman de Philippe Claudel.

Voir aussi le palmarès du Prix K.BD.

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Vie de Mizuki (Mizuki)

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« J’espérais pouvoir rencontrer un jour, au cours d’une promenade, les monstres tapis dans les montagnes et les champs, ou les kappas dans les rivières.« 

Le monde de l’enfance est souvent peuplé de créatures fantastiques, parfaites pour s’expliquer l’inexplicable ou pour s’évader d’un quotidien parfois trop dur.
Si la jeune Marzi ne disposait que d’un lapin en peluche et de jeux d’enfants, à l’autre bout du monde et quelques décennies plus tôt le petit Shigeru avait, lui, à sa disposition, tout un arsenal de yôkai (les esprits du folklore nippon) dont NonNonBâ, sa vieille voisine, lui rappelait constamment l’existence.

NonNonBâ… un nom, un titre qui vous évoquent forcément quelque chose puisque c’est avec ce manga que Shigeru MIZUKI se fit connaître en France grâce à un prix à Angoulême en 2007.
C’est sur ses traces que k.bd vous invite aujourd’hui, à travers la Vie de Mizuki qui nous replonge dans son enfance au Japon dans les années 1920-1940, début de l’ère Showa.

Cette vaste autobiographie couvait déjà depuis des décennies dans ses précédents mangas : « dans chacune de ses œuvres, Shigeru Mizuki a tourné autour de la biographie » (Lunch). Pourtant, comme il l’indique lui-même dès les premières planches, cette Vie n’est pas, cette fois, enrobée des oripeaux de la fiction : la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Mais, au vu de l’intensité de l’imagination de l’auteur, on peut s’interroger quant à la « véracité vraie » des faits rapportés !

« Une bonne moitié de ce premier tome donne comme une impression de déjà-vu, voire le sentiment de relire franchement NonNonBâ » (Badelel). En effet, MIZUKI ne s’est pas embêté à retoucher certaines planches qu’il avait déjà publiées par ailleurs : décrivant son rapport étroit avec le monde des esprits, elles ont été réutilisées telles quelles. Mais peut-on lui reprocher une telle économie pour 20 pages sur… presque 500 ?
Car oui, son enfance (qui couvre l’ensemble de ce premier tome) fut telle qu’il lui fallait bien cela pour en parler dans le détail mais sans jamais lasser : « l’auteur revient avec beaucoup d’humour et de réalisme sur son enfance passée dans la petite ville côtière de Sakaï-minato avant de partager ses déboires sur le marché de l’emploi » (Yvan).

Une enfance pétrie d’insouciance, de rêverie, de retards à l’école (mais comment faire autrement quand on est incapable de se lever le matin ?), d’intérêt pour le monde fascinant des insectes, d’appétence pour le dessin et d’un appétit redoutable.
Une enfance marquée par un père papillonnant en permanence, entre boulots perdus aussi vite que retrouvés (crise économique mondiale oblige), lecture, écriture, cinéma… Cinéma, oui, car son père « achète un projecteur pour permettre aux villageois de profiter des films et dessins animés » (Champi). De quoi nourrir encore davantage l’imagination et le sens de l’image et du mouvement du jeune garçon.

Deuxième enfant d’une fratrie de trois, Shigeru n’a pas toujours la vie facile : les bandes de gosses sont très rudes entre elles (poings, pierres, bâtons… sont les principaux moyens de communication) et les humiliations sont légion (avaler un crapaud entier, par exemple…).
La période, nationalement et internationalement, n’est pas non plus à la fête : impliqué dans de nombreux conflits, le Japon est également victime de plusieurs tentatives de coups d’état.
Vie de Mizuki est donc un « véritable témoignage de l’histoire de l’Ère Showa (1926-1989), […] une œuvre à la fois personnelle et didactique » (Yvan), dont l’objectif est peut-être de lutter contre « la relative ignorance des Japonais sur leur propre histoire concernant cette période. » (Badelel)
En effet, MIZUKI ne cesse de tramer sa propre histoire avec celle de son pays et, plus largement, celle du monde entier. Il emploie d’ailleurs différents narrateurs et commentateurs qui donnent à son récit une richesse et un dynamisme narratifs peu communs.

L’Histoire finit d’ailleurs par rattraper le jeune homme : il intègre l’armée alors que le Japon et les États-Unis entrent en guerre. Fin d’une certaine forme d’insouciance et fin de ce premier tome dont la suite, Le survivant, laisse présager des horreurs qui attendent.

« Que vas-tu devenir ?
_ Ne t’en fais pas. La guerre décidera pour moi.
« 

« Visuellement le lecteur retrouve le style typique de l’auteur, avec un dessin plus réaliste lors des scènes de combats » (Yvan). Plus largement, « les scènes familières le représentant lui ou ses proches sont traitées avec le trait caricatural qui le caractérise tandis que les éléments historiques (affiches de films, hommes politiques, images de guerre) reprennent avec un réalisme tout photographique l’iconographie de l’époque » (Champi).

C’est en tout cas un plaisir de découvrir une « galerie de personnages secondaires […] hilarante de difformités » (Champi). L’auteur, « impitoyable avec lui-même » (Badelel) ne se fait pas de cadeaux, sa tête ronde étant malmenée par les coups, l’insatiable appétit ou la nonchalance (si, si !).

MIZUKI reste fidèle à ses habitudes graphiques, qui collent parfaitement à son récit.
Et Lunch souligne que l’« on peut […] saluer le travail éditorial de Cornélius qui, en plus de nous gâter d’un très beau livre, a su choisir avec justesse les illustrations de couvertures. » Cornélius, un éditeur qui accompagne le mangaka depuis ses débuts en langue francophone et qui le fait avec la bibliophilie qu’on lui connaît et dont on ne le remerciera jamais assez.

Œuvre majeure tant par son impact que par les informations qu’elle nous apporte sur le Japon et sur l’auteur, dont les histoires semblent intimement liées, Vie de Mizuki est donc un incontournable non seulement du manga mais de la BD internationale : récit fleuve d’une grande richesse graphique et narrative, il raconte, décennie après décennie, l’histoire d’un homme et d’un monde.
Un ouvrage parfait pour voir un peu plus loin que les frontières qui cloisonnent les pays mais aussi le regard : celles qui empêchent souvent de voir le fantastique caché derrière notre quotidien.
Charge à vous d’ouvrir vos yeux aux côtés d’un jeune rêveur.

Badelel : « Mizuki ne se contente pas de parler de lui-même. Il a grandi dans une période riche en rebondissements historiques et il lui aurait été difficile de ne pas intégrer ces événements à son propre vécu. »

Champi : « Une œuvre conséquente et atypique, réécriture constante de cette vie « entre rêve et réalité » [que MIZUKI] semble n’avoir jamais tout à fait quittée. »

Lunch : « Ce livre EST important, il n’est pas seulement un marqueur biographique, il est aussi historique. »

Yvan : « Indispensable si vous aimez MIZUKI ou si vous avez apprécié Une vie dans les marges. »

Champi

Marzi (Sowa & Savoia)

marzi

Au cours des semaines à venir, K.BD vous propose de redécouvrir des récits d’enfance à la première personne. Récits réels ou fictifs, ils adoptent le point de vue du narrateur, cet adulte qui lance un regard sur le passé et sur ce qui l’a construit.

C’est comme ça qu’on vous embarque dans la Pologne communiste des années 1980, aux côtés de Marzena Sowa, dite Marzi. Dès 1984, cette fillette de 5 ans innocente (et trop souvent ignorante) décrit son quotidien dans un pays liberticide soumis au rationnement. Avec l’aide de son compagnon Sylvain Savoia (illustrateur également sur Nomad ou Al’Togo), elle revient sur ses jeunes années, celles où elle ne comprenait pas les problèmes des grands, ceux qui ont pourtant amené à la chute historique du bloc communiste. « Enfant à l’époque, elle nous sert de guide dans la vie quotidienne polonaise » (Mo’).

Je ne vous cacherai pas néanmoins que cette lecture nous a divisés. Je crois être la plus enthousiaste de tous… Il faut dire que Champi était déjà refroidi à l’idée de découvrir l’ambiance glacée de la Pologne.

Le format à lui tout seul est source de débat. Avouons que la version intégrale (couleurs grisâtres, gaufrier en 4 cases, lecture continue) est très différente de l’édition première (couleurs fraîches, gaufrier en 6 cases sur 46 planches). La lecture en est nécessairement différente. Le rendu est plus enfantin sur l’édition d’origine là où l’intégrale tranche avec un aspect plus adulte mais un contenu toujours aussi innocent qui provoque un certain décalage. Par ailleurs, l’intégrale sert une monotonie de lecture qu’on ne ressent pas sur les tomes séparés. « L’intégrale est plus austère, le gaufrier de 6 cases a été réduit à 4 cases par planche, allongeant de fait le nombre de pages ; la couleur a été remaniée, elle était bien plus vive dans l’édition originale ! » résume Lunch là où Mo’ semble mieux apprécier l’intégrale : « Des teintes ocres / marron / gris / blanc campent les ambiances et apportent une certaine douceur à l’ouvrage ».

Pourtant, le dessin de Sylvain Savoia, tout en rondeur, fait tout pour maintenir le point de vue de l’enfant : « D’un trait simple et souple il brosse portraits et paysages, mettant l’accent sur les grands yeux de l’héroïne et sur les traits exagérés des adultes vus à hauteur d’enfant. Son dessin se fait presque parfois trop simpliste, peut-être mû par cette volonté de tout raconter et montrer du point de vue de la petite Marzi » (Champi).

A travers les yeux de l’enfant qu’elle était, Marzena revit les scènes de la vie quotidienne aussi bien que les événements historiques. « La voix OFF de Marzena Sowa, toute en sobriété (mais jamais en stupidité) replace la vision de l’enfant au centre du récit » en dis-je. La tonalité perturbe Lunch en tous cas : « Quasi-intégralement narrée en récitatifs, elle condamne toute forme de dynamisme ». C’est donc le regard de la petite fille (5 ans au début d’un récit qui retrace plusieurs années d’enfance) qui nous entraine dans des sujets aussi variés que les relations familiales, les files d’attente, la lutte des ouvriers, la ville et la campagne, la religion, les jeux d’enfants, l’école… Un regard très innocent, « une innocence, il faut bien l’avouer, bien préservée par des parents peu loquaces quant à la condition polonaise dans l’éducation de leur progéniture » (Lunch). « La Pologne que nous présente Marzi n’est ni accueillante ni chantante et, malgré les jeux d’enfants, on sent une lourde chape peser sur toutes les épaules » remarque Champi. Les enfants jouent comme tous les enfants, mais l’ambiance pesante des conversations d’adultes n’échappe à personne. Si ce soir, Papa ne rentre pas de l’usine (il fait grève) et que Maman tourne en rond dans la salon, Marzi ne dormira pas sur ses deux oreilles comme on le lui demande.

L’histoire de Marzi, c’est aussi la solitude. Enfant unique d’un couple vieillissant, elle représente sa mère comme un tyran bigot et son père comme un ange qui lui passe tout. Sa mère espère d’elle qu’elle soit sage en toutes circonstances, qu’elle aide au jardin au lieu de rêvasser, qu’elle soit une statue pendant la messe… là où elle voudrait jouer, rêver, imaginer, courir… « Mais là encore Marzi est souvent seule au milieu des grands, condamnée à jouer avec son lapin en peluche » (Champi). Seul moment de liberté enfantine : les jeux (certains choisiront le mot « bêtises ») dans les couloirs de l’immeuble avec les petits voisins.

Pour ne rien arranger, Marzi est pauvre. Eh oui messieurs-dames, le communisme aussi a ses riches et ses pauvres et la fillette appartient à la deuxième catégorie. La vie est faite de systèmes D, des arrangements entre voisins à l’oncle qui ramène des tapis de l’Ouest… « Un quotidien compliqué aussi, exacerbé de communisme, rythmé par les rationnements, les frigos vides, les bas de laine, la guerre, les grèves… l’accident de Tchernobyl… » (Lunch). Car si l’histoire court sur plusieurs années, c’est aussi pour montrer comment la scénariste a vécu les grands événements qui ont secoué son pays. Tchernobyl donc, mais aussi la visite de Jean-Paul II dans son pays natal, l’état de siège, la montée en puissance de Solidarnosc, la place du peuple polonais dans la chute du communisme. C’est un fait bien méconnu allègrement développé dans les bonus de l’intégrale 2 : le rôle de la Pologne dans la chute du bloc communiste est très largement sous-estimé. Marzi permet aussi à Marzena Sowa de rendre justice aux combats menés par les ouvriers (qui ont pris tous les risques pour défendre leur liberté).

De fait, c’est à se demander à quel public s’adresse cette BD ? Pour moi, « c’est une grande force pour ce récit que d’être capable de s’adresser aussi bien aux enfants qu’aux adultes », toute la différence se jouant dans le choix de l’édition. Pour Champi au contraire, « difficile de savoir si le propos pourrait intéresser les plus jeunes, à qui l’album semble finalement s’adresser ». Pour Lunch, dans tous les cas, « l’édition intégrale assoit un côté plus adulte mais va à contre courant de la narration, ce qui n’aide peut-être pas à l’immersion… ».

On l’a dit :Champi : « Je tenterai peut-être d’en lire la suite par curiosité plus que par intérêt profond. »
Lunch : « D’une manière plus générale, j’aurais apprécié parfois un récit plus adulte mais je me rends compte que ce n’est pas le propos du livre et qu’il est touchant tel qu’il est, dans son innocence enfantine. »
Mo’ : « J’ai adoré les chapitres relatant le contexte social de Marzi (quotidienneté polonaise, milieu ouvrier…), en revanche la quotidienneté d’une enfant rêveuse devient longuette quand on s’engouffre les deux intégrales dans la foulée. »
Moi : « Il s’agit surtout d’une enfance dans une situation politique et historique précise qui nous amène à approfondir la question de l’histoire récente de la Pologne, à s’intéresser au contexte. »

Badelel

Last Hero Inuyashiki (Oku)

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« Inuyashiki – Ichiro de son prénom – c’est ce père de famille de 58 ans usé par la vie. Avouons-le, c’est le genre de bonhomme qui s’est laissé écraser toute sa vie et de ce côté, sa famille n’est pas en reste. En particulier les enfants, des ados aussi nombrilistes et petits cons qu’on peut l’être. Bref, Ichiro Inuyashiki est un homme insignifiant qu’on prend en pitié ou en tête de turc. » (Badelel) « Pas le genre de personnage qui fait la une des manga SF. Et pourtant, alors qu’il chiale dans un pré, boum ! » (Bidib) « Avec un autre jeune homme présent au même endroit, Inuyashiki va être la victime d’un crash de vaisseau spatial extraterrestre. Pour cacher leur passage sur notre terre, ils vont réparer à leur façon les dégâts et rétablir l’apparence physique des 2 victimes. Inuyashiki a été reconstruit mais il n’est plus humain… » (Choco) « Fort de ce nouveau corps, notre héros devra d’abord découvrir ce qui a changé depuis cet accident dont il n’a aucun souvenir et puis décider de ce qu’il fera maintenant qu’il possède ce nouveau corps. Un tel pouvoir est une véritable responsabilité. » (Bidib)
« Parallèlement, un jeune a également subi le même accident. De caractère très différent, il se transforme en serial killer. » (Badelel)

Ce nouveau manga de Hiroya Oku n’aura pas échappé aux yeux de nos chroniqueurs. En même temps, vu l’ampleur de la campagne publicitaire lancée par Ki-oon pour faire la promo de ce titre, il aurait été difficile de passer à côté ! L’histoire de départ est assez intrigante, mais qu’en avons nous pensé ?

« Hiroya OKU nous décrit à nouveau un Japon sans concession où la haine, la violence, le mépris sont les maîtres mots » (Choco). « Loin des comics de super-héros et des mangas de robots habituels, Last Hero Inuyashiki possède une dimension sociale » (Badelel). C’est cet aspect social qui fait l’intérêt de cet énième manga de combat du bien contre le mal pourtant « Hiroya Oku […] mixe des recettes déjà vues de partout » (Lunch). Avec le deuxième tome on tombe dans une « accablante banalité » avec un personnage comme « on en a déjà vu des centaines » (Bidib). « L’auteur ne nous aide pas à rendre ses personnages attachants » (Lunch).
« Tout super-héros a un ennemi juré, celui d’Inuyashiki sera Hiro » (Badelel). Peut-être est-ce là que le bât blesse. « Hiro, c’est juste le ixième ado insupportable qu’on trouve dans les manga » (Bidib).
Choco est sans doute la plus enthousiaste de nous tous, après la lecture du premier tome elle déclare que « bien qu’il soit encore un peu tôt pour crier au chef d’œuvre, Last hero Inuyashiki annonce sans conteste une œuvre plus qu’intéressante. »

Pour conclure :
Lunch : « Le scénario me donne l’impression d’une coquille vide qui sonne creux… en même temps, ce sont bien des robots ! »
Badelel : «  Croisons les doigts pour que l’auteur exploite à fond le potentiel qu’il a mis en place et qu’il ne parte pas sur une série à rallonge sans intérêt… »
Bidib :  « [Tome 1] Un départ original, un héros hors du commun et intéressant, ça promet. Tome 2. Les promesses tombent à l’eau. »
Choco : « Avec Last hero Inuyashiki, c’est le grand retour du célèbre auteur de Gantz ! Et quel retour ! Cette histoire d’un salarymen mal dans sa peau, mâtiné de science-fiction est une vraie réussite ! »

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Prix K.BD 2016

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Nous y voilà, 6 ans déjà que nous sommes là et que nous tentons tant bien que mal de tenir le rythme et de vous proposer nos synthèses dominicales.
Si nous avons un peu baissé le pied cette année, avec des publications désormais bimensuelles, c’est que nous sommes un peu moins nombreux à entretenir ce blog. Rassurez-vous : nous sommes encore un petit noyau dur de bédéphiles à nous investir dans K.BD et nous n’avons pas prévu de vous lâcher encore.
Et si vous souhaitez venir nous prêter main forte, sachez que vous êtes les bienvenus !

6 ans de synthèses donc et pour la 4ème année de rang nous proposons de retenir le meilleur de l’année échue par le biais de notre Prix K.BD !
Notre sélection 2015 est réduite à 14 albums. C’est peu et nous restons persuadés que cette liste non exhaustive – mais pour autant composée d’excellentes références – ne conviendra pas à tout le monde. Sachez que nous comptons sur vous pour repérer nos lacunes et pour citer les immanquables que nous avons manqués !

N’hésitez surtout pas à donner votre avis et à voter pour votre Prix des lecteurs K.BD !
Pour ce faire, vous pouvez répondre au sondage en votant pour le titre que vous plébiscitez.
Puisque nous sommes des gens ouverts, vous pouvez aussi si vous préférez, voter pour l’un des titres oubliés de notre liste et qui vous aura ravi cette année, à condition bien sûr que son dépôt légal soit en 2015.

Pas de concours cette année mais une chance de faire figurer malgré tout votre titre préféré dans le palmarès du Prix des lecteurs K.BD !
Pendant ce temps-là, nous comptons bien disserter sur notre lauréat K.BD…
À vous de jouer !

Le sondage est ouvert jusqu’au 31 janvier inclus.
À vos votes les amis ! Rendez-vous en février pour les résultats !

La sélection k.bd 2015, par ordre alphabétique :

01. Alcibiade (Rémi Farnos), La Joie de Lire
02. Catharsis (Luz), Futuropolis
03. Équinoxes, Les (Cyril Pedrosa), Dupuis
04. Favorite, La (Mathias Lehmann), Acte Sud BD
05. Feu de paille (Adrien Demont), 6 Pieds Sous Terre
06. Grand méchant renard, Le (Benjamin Renner), Delcourt
07. Ici (Richard Mc Guire), Gallimard
08. Île Louvre, L’ (Florent Chavouet), Futuropolis
09. Killoffer tel qu’en lui-même enfin (Killoffer), L’Association
10. Rapport de Brodeck, Le (Manu Larcenet), Dargaud
11. Sculpteur, Le (Scott McCloud), Rue de Sèvres
12. Sunny #2 (Taiyou Matsumoto), Kana
13. Voyage de Phoenix, Le (Jung), Quadrants
14. Zaï Zaï Zaï Zaï (Fabcaro), 6 Pieds Sous Terre

Nota : Le sondage semble ne pas fonctionner sur Firefox depuis un Mac. Si vous ne le voyez pas, vous pouvez utiliser un autre navigateur web.

Voir le palmarès.

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Ici (McGuire)

ici

Si ces derniers temps l’équipe de k.bd a un peu réduit la voilure – mais reconnaissez que les fins d’années sont toujours bien chargées !! – elle en a profité pour prendre un peu de recul et pour constater que peu de place était accordée à l’actualité.

Nous avons essayé en quelques semaines de rattraper un peu de notre retard grâce à Kersten ou Zaï Zaï Zaï Zaï, albums qui ont à notre humble avis marqué l’année écoulée.

3ème étape aujourd’hui avec Ici, ovni / olni / obdni qui ne vous aura sans doute pas échappé si vos sens sont en éveil dès que vous entrez dans votre librairie préférée.

Côté pile (en couverture), une fenêtre ouverte, non pas sur le corps d’un oiseau, mais sur un intérieur sombre et attirant autant qu’intriguant.
Côté face (à l’intérieur, donc), l’intérieur justement de la pièce entr’aperçue tantôt.
Entre les deux : quelques millions d’années parfois, quelques secondes à d’autres moments. Du temps comme s’il en pleuvait, en avant ou à rebours, en panoramique ou en saccadé : bref, Ici offre mille maintenant à nos yeux de lecteurs déjà étourdis par ces quelques lignes.

La courte biographie de Richard McGUIRE portée sur le rabat de la couverture contribue à nous mettre la puce à l’oreille : « graphiste, designer et musicien ».
Du graphiste nous retiendrons l’épure, du designer le sens du détail d’époque et du musicien la narration éparpillée au service du rythme.

Mais reprenons du début.
Un début que Mitchul replace dans son contexte : «  McGUIRE a mûrement réfléchi ce projet […] d’abord sous la forme de six planches en noir et blanc réalisées en 1989. » L’œuvre d’une vie, en somme, ou tout comme, car tout porte à croire que depuis cette (lointaine) époque l’auteur n’a cessé de peaufiner, ciseler, millimétrer cet ouvrage.
D’ailleurs, les plus grands eux-mêmes (ou les plus psychopathes, en fonction du point de vue) ne s’y sont pas trompés : « Six pages qui ont durablement marqué un Chris WARE : « Anniversaires, décès et dinosaures : soit l’univers résumé en 36 cases ». » (Mitchul toujours, notre caution historique du moment).

6 pages ne lui suffisaient bien sûr pas.
McGUIRE a jugé qu’il lui en faudrait près de 300.
De quoi pouvoir raconter l’histoire d’un lieu à travers l’Histoire : une petite maison du temps de son avant, son pendant et son après, sans aucun respect de la chronologie.
Tout simplement.
Une histoire racontée d’un point fixe et unique d’où les époques, les paysages et les habitants (de tous poils, écailles ou plumes) se succèdent, se bousculent, se rencontrent.

« Ici nous raconte ce lieu, les caprices du temps, les lubies de la nature, l’incapacité de l’Homme à rester humble face à la terre qui lui permet de vivre, sa prétention à modeler son domaine à son image mais aussi son humilité face à cette terre nourricière qui représente un havre de paix, une corne d’abondance, un lieu de repos qui l’aide à construire son identité. » (Mo’).

Une identité qui semble s’inscrire dans une continuité qui lui échappe : couleurs, élans, mouvements, repos se retrouvent de loin en loin, de siècle en siècle, comme si des mêmes scènes se répétaient au fil du temps. « Les époques ne se suivent pas mais se ressemblent par leurs échos, leurs symétries, leur rythme. » (Champi)

Autant de temps pour si peu de lieu : de quoi perdre le lecteur, peut-être ?
Absolument pas.
McGUIRE règle sa narration comme du papier à musique (ah ah) et, si elle nous pousse à tourner les pages dans un sens, dans l’autre, sans cesse, c’est pour mieux nous envelopper et casser nos habitudes de lecture.
Le tout reste pourtant factuel et, en définitive, réaliste : « jouer avec le système espace-temps sans faire dans la science-fiction, chapeau bas M’sieur McGUIRE ! » (Mitchul).
La construction alimente même une sorte de vertige jouissif : « le plaisir de la répétition à l’infini. » (Mo’)
C’est « Ici que se joue l’Histoire, de la Pré à l’après, rapide balayage d’une éternité cloisonnée par nos perceptions humaines » écrit Champi. En somme, une mise en lumière de nos faiblesses sensorielles et une tentative de nous amener outre.

Vous voilà j’espère convaincus qu’Ici n’est pas un album comme les autres ! Une bonne raison pour y plonger.

Si nos chroniqueurs ont été subjugués par l’inventivité narrative, ils ont par contre été peu loquaces en matière d’image : « le dessin est sobre, il n’investit pas les émotions des personnages, se contente de les montrer à la manière d’un journaliste objectif, les teintant de couleurs mais laissant le lecteur s’approprier la scène qu’il a sous les yeux et [y superposer] les émotions qu’elle lui évoque. » (Mo’)
Cette froideur, cette raideur, même, pourraient provenir du réalisme quasi-photographique de l’ensemble. De quoi faire des personnages des « poupées figées dans une maison en carton pâte » (Champi) jouets du destin et du narrateur, parfaits véhicules désincarnés entres les lecteurs et l’histoire.
Une discrétion graphique qui n’a peut-être comme seul objectif que de faire oublier les images au profit du rythme et uniquement de lui.

Difficilement classable, résolument OuBaPien, Ici est un album qui peut rebuter ou refroidir par son étrangeté, mais qui mérite qu’on le lise et le relise, en long, en large, en avant, en arrière, en va-et-vient donnant à la lecture une nouvelle dimension.

Champi : « A l’instar d’Asterios Polyp ou des Sous-sols du Révolu, Ici est bien plus qu’un simple livre : une expérience. »

Mitchul : « Ici (et pas que maintenant !) est une formidable évocation du temps qui passe, dont seul le médium pouvait rendre la pleine mesure. »

Mo’ : « Ici ou comment se perdre avec délice et effarement dans les méandres du continuum espace-temps. »

Champi

Zaï Zaï Zaï Zaï (Fabcaro)

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Continuons notre sélection par l’album le plus encensé de l’année (qui vient de recevoir le grand prix de la critique ACBD 2016) : Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro. C’est plutôt rare pour un album comique. Mais dans le fond, pas étonnant. Cette année 2015 fut noire. Plusieurs atteintes directes et sanglantes envers ce/ceux que l’on aime nous auront marqués à jamais. Résister par le rire sous toutes ses formes reste la meilleure réponse possible… Sans surprise, cet album est unanimement apprécié au sein de l’équipe. Morceaux choisis :

Mo’ : « Dans un supermarché, de nos jours. Un homme a commis l’irréparable : un oubli de carte de fidélité dans un autre pantalon !! Ni une ni deux, le vigile est sur place pour interpeller le malfrat…
Ce dernier, auteur de bande dessinée et prénommé Fabrice de surcroît, se sent acculé. Perdant la raison, il saisit un poireau pour se défendre. Jamais il n’avait commis un tel méfait. Puis, cédant à la panique, il fuit le lieu de son délit. C’est le début d’une longue cavale. […]
Dans ce nouvel album, Fabcaro se met de nouveau en scène et se lance dans une folle cavale. Critique acerbe (mais amusée) du système capitaliste, Fabcaro illustre les travers de nos sociétés. En tournant à la dérision des habitudes [de consommations] anodines, il invente une chasse à l’homme d’un nouveau genre. Il n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde pour un délit absurde (un oubli de carte de fidélité). Immédiatement, journalistes et forces de l’ordre sont sur ses talons. 
»

Yvan : « De l’opinion des médias à celui de ses proches, chaque planche de cet album livre un point de vue différent, tout en suivant la progression du fugitif. Si la plupart des réactions se font en une planche, certains passages, comme la rencontre d’une fille dont il était amoureux au collège, se déroulent sur plusieurs pages. Au fil des étapes, l’auteur s’amuse à détourner les réactions de la société vis-à-vis d’un fait divers d’envergure nationale. C’est totalement burlesque, mais derrière cet humour décalé qui m’a fait éclater de rire à plusieurs reprises, se cache néanmoins une analyse profonde et subtile de notre société. »

Badelel : « Difficile dans tout ça de déterminer si l’auteur dénonce des situations (dérives de la société de consommation, surmédiatisation, intolérance, théorie du complot…) ou s’il s’en sert uniquement comme base pour aller le plus loin possible dans l’absurdité.
Au milieu de tout ça, on retrouve pêle-mêle du Balavoine, du Goldman, du Jacky Galou et du Joe Dassin (faut bien justifier le titre d’une façon ou d’une autre…).
On retrouve à nouveau son trait « jeté » qui donne une impression de « pas fini » qui ne manquera pas d’en déranger certains, complété par des aplats de noir et de vert. »

Mitchul : « Là où il est fort et mérite d’être encensé, c’est pour cette précision quasi chirurgicale. L’humour ne supporte pas l’à-peu-près et Fabcaro l’a bien compris. Il fait preuve ici d’une parfaite minutie dans les plans, les cadrages, les attitudes, les dialogues… Un rythme théâtral, avec peu de mouvement et de nombreux plans fixes. Il enchaîne les gags à chaque page (voire à chaque case) sans se répéter et réinvente l’art de la chute par la roulade arrière. Chaque réplique est vectrice de gag, misant sur un constant décalage avec les images. »

Champi: « Y a pas dire, bien joué ! Un vrai Joe DASSIN des planches à dessin – tu mériterais qu’on te rebaptise Joe DESSIN, tiens ! – qui, derrière des chansons prétendument subversives (Tagada voilà les Dalton, Il faut naître à Monaco…) peaufinait des blockbusters musicaux à faire pleurer CALOGERO (sic).
Trêve de style et d’ampoules aux phrases : la fuite éperdue du personnage-auteur (persoteur ?) alimente un récit brillant ayant réussi l’amalgame de l’autorité et du charme (ah ah), patchwork de gags en une page à l’absurdité décapante (si, si !) réunis autour d’un fil rouge qui rit jaune.
FABCARO s’était déjà posé en auteur humoristique de talent, le voilà maintenant adoubé pamphlétaire sans en avoir l’air. Si tout ça ne finissait pas en chanson, on en redemanderait presque ! A une ou deux roulades arrière près.

Lunch : « On se laisse plutôt porter par les mots et ces quelques réflexions jetées sur nos stupides habitudes de consommateurs. Bien que tout soit extraordinairement capillotracté et poussé à l’extrême, il y a aussi beaucoup de vrai là dedans.
Si l’auteur lui-même évoque « un certain systématisme dans ses schémas de narration » (oui, il s’auto-analyse aussi dans son récit), pourrions-nous pour autant vraiment lui en vouloir – si tant est que ce soit vrai – tant ça fonctionne et ça fait rire ?
Personnellement, j’ai beaucoup ri… Alors bravo !
D’ailleurs, je ne suis pas le seul puisque l’auteur a été consacré au Festival de Saint-Malo 2015 par le Prix Ouest France, grand bien lui en fasse !
»

Mitchul

Kersten, médecin d’Himmler (Perna & Bedouel)

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Le mois de décembre est le mois des bilans, des classements des meilleurs albums et K.BD n’y échappe pas. Nous vous proposons donc quatre albums de l’année 2015 que nous avons collégialement le plus apprécié. Comme à notre habitude, vous trouverez de l’Européen, de l’Américain et de l’Asiatique (mais nous aimons aussi les autres continents !). Car ce qui fait la richesse de la bande dessinée, c’est sa diversité culturelle. En ces temps difficiles, c’est une notion qu’il est plus que jamais nécessaire d’affirmer. Commençons notre sélection par Kersten, médecin d’Himmler, un personnage que l’Histoire a oublié alors qu’il nous démontre qu’il est toujours possible de résister face à la barbarie.

Ce diptyque paru en 2015 raconte l’histoire du docteur Félix Kersten, un personnage complexe et fascinant que l’Histoire semble avoir oublié. Étant le seul à pouvoir calmer les atroces douleurs d’estomac du Reichsführer Heinrich Himmler, il devient très vite son médecin attitré et gagne progressivement sa confiance. Profitant de cette complicité et de sa position finalement assez privilégiée au sein du IIIème Reich, il tente de sauver le plus de vies possible en jouant un double jeu particulièrement périlleux. Il se retrouve en effet très vite dans le collimateur du chef de la Gestapo Heydrich, qui voit d’un très mauvais œil le lien qui s’installe entre Kersten et Himmler. Son rôle de résistant est néanmoins passé sous silence après le conflit et la Suède refuse de le naturaliser, le Ministre en charge du dossier lui reprochant d’avoir collaboré avec le régime nazi.

Ce récit invite à suivre l’enquête d’un homme qui fera tout pour rétablir la vérité sur les réels agissements de Kersten pendant la guerre. La narration, qui multiplie les allers-retours entre deux époques, s’avère très efficace. Le fait de passer constamment du travail du médecin au côté de l’un des pires bourreaux de l’Histoire à cette enquête d’après-guerre visant à redorer son blason, rend le récit plus dynamique et moins monotone. Le scénario de Patrice Perna va à l’essentiel et passe au peigne fin la chronologie des événements en s’attardant sur les dates cruciales de la destinée de Kersten. La tension s’installe rapidement et au fur et à mesure que les rapports de force entre les deux hommes s’équilibrent, la marge de manœuvre du prestataire de soins augmente, lui permettant même d’empêcher la déportation de Hollandais et de libérer des prisonniers retenus dans les camps de concentration.

En dressant le portrait d’un personnage qui avance en eaux troubles, Patrice Perna met en avant la difficulté de prendre position dans ce genre de situations. Au-delà du témoignage sur la vie de Kersten, cette bande dessinée invite également à réfléchir sur la difficulté de distinguer les véritables collaborateurs des gens ayant agis sous couverture pendant la guerre. Si ce thriller psychologique mâtiné d’espionnage s’avère captivant, le style graphique de Fabien Bedouel ne semble néanmoins pas faire l’unanimité au sein de l’équipe K.BD. Le trait fin du dessinateur de L’or et le sang contribue certes à restituer l’ambiance oppressante de l’époque, tout en dressant le portrait de personnages hauts en couleurs, mais ce visuel sobre, limite trop classique, n’a malheureusement pas su séduire les deux lectrices de l’équipe.

Ne correspondant artistiquement pas à ses goûts, Bidib a longuement hésité à entamer la lecture. Cette première impression négative s’est néanmoins vite estompée une fois happée par le scénario. Elle s’est d’ailleurs vite empressée d’aller se procurer le deuxième volet et conseille cet ouvrage à tous les amoureux de l’Histoire, surtout à ceux qui s’intéressent à la seconde guerre mondiale. Le travail graphique ne parlait pas non plus à Mo’ qui, au fil de dialogues soignés, a tout de même fini par ressentir de l’empathie envers ce personnage méconnu. Je ressors probablement le plus enthousiaste de cette lecture et invite tout le monde à découvrir au plus vite les exploits du médecin personnel d’Himmler.

Yvan