entete maison close

Houleux mois que ce mois de juin !
Après un vote acharné – car, vous ne l’imaginez sans doute pas, mais chaque thème, chaque titre que nous vous proposons est au cœur de débats passionnés et enflammés qui soulèvent émotions, passions, et parfois emportements les plus vifs ! – notre petit mois de juin devait se placer sous l’égide des « œuvres collectives ».
Mais, très vite, à partir de La Maison Close dont il sera question dans quelques lignes et qui était retenue pour ouvrir le bal, nous nous sommes rendu compte que tout cela nous conduisait, immanquablement, implacablement, à l’OuBaPo.
Donc, avant de vous parler de l’œuvre titre de ce jour, je me dois – et ne peux m’empêcher – de vous livrer quelques mots sur l’OuBaPo.

Qu’est-ce qui peut bien se cacher derrière ces étranges syllabes peu assorties mais pourtant inséparables ?
Un concept.
Un concept jailli du génial esprit créatif de Raymond Queneau et François Le Lionnais un beau soir de 1960 – mais peut-être était-ce un matin, l’histoire ne le précise pas.
Le poète et le mathématicien réalisèrent que la création pouvait être plus fertile et plus inattendue sous la contrainte – comme le plan de tomate soumis à la rigueur du tuteur.
Les voilà donc partis à la fois formaliser certaines procédures employées par des prédécesseurs qui s’ignoraient – et qui livraient acrostiches et palindromes comme d’autres proseraient, en toute innocence – et surtout établir des listes de contraintes qui allaient permettre de faire voir le jour à d’incroyables bijoux littéraires : les Exercices de style, les Cent mille milliards de poèmes, la Disparition (de Georges Perec), ou les Sonates de Bach (de Hervé Le Tellier), pour se rapprocher de notre époque.
Bref, voilà posés les préceptes de la création à contrainte : une contrainte préalable à tout acte créatif ne peut que permettre de faire naître des œuvres inattendues et donc géniales.
C’était la naissance de l’OuLiPo, l’Ouvroir de Littérature Potentielle.

Considérez que l’OuLiPo eut une large et dense descendance, dont l’OuBaPo (Ouvroir de la Bande dessinée Potentielle) fait partie.
La règle est simple : une contrainte génératrice (on ne part de rien d’autre que d’une contrainte) ou transformatrice (on applique une contrainte à une œuvre pré-existante) est donnée, et d’elle jaillira l’imprévu, donc le beau, le bon, ou le truand, au choix.
Esquissé par plusieurs auteurs de l’Association lors du colloque de Cerisy en 1987, puis formalisé en 1992, l’OuBaPo avait donc pour but de promouvoir la bande dessinée à contraintes.

Plusieurs des titres qui vous seront proposés ce mois-ci en sont les fruits les plus évidents : itération iconique – les OuXPiens adorent les vocables pompeux ! -, palindromes, jeux de mots et d’images sont au rendez-vous.

La Maison Close en fait partie.
Initiée par Florent Ruppert et Jérôme Mulot, deux auteurs habitués des publications de l’Association, en 2009 – suite à une invitation de Charles Berberian et Philippe Dupuy, président du Festival de Bande Dessinée d’Angoulême – cette étrange aventure a permis de regrouper près d’une trentaine d’auteurs de différents âges et styles – mais tous plus ou moins issus de la scène « alternative » de la BD française – entre des pages et des cases organisés par les maîtres de maison.

Imaginez une belle bâtisse cossue mais discrète derrière les portes de laquelle dessinatrices et dessinateurs ont été rassemblés pour le plaisir de l’art et … du corps.
Dans une atmosphère ouatée et fertile, ils se jaugent, s’observent, s’abordent, s’effleurent, avec humour et crayons mêlés.
Les rencontres s’enchaînent dans des décors imposées, provoquant quiproquos, incompréhensions, tensions ou rires en fonction des lieux ou des protagonistes : Lewis Trondheim gardien de la porte, Killofer près d’un distributeur de billets, Florence Cestac dans le salon… Une sorte de Cluedo créatif s’engage entre des auteurs – tous autoportraiturés – en quête de sens ou de confrontation.

Le résultat est un pot-pourri graphique et scénaristique plutôt plaisant, parfois un peu erratique, mais somme toute assez cohérent et très agréablement déroutant. Certains personnages ne font que passer, parfois un peu trop vite, mais la plupart restent suffisamment longtemps pour donner, d’une manière ou d’une autre, matière au récit.

Et l’esprit de l’OuBaPo dans tout ça, me direz-vous ?
Double contrainte, vous répondrai-je : lieux imposés, collaboration imposée, et en prime une inattendue plongée dans une galerie d’art fort logiquement placée loin des yeux de tout le monde.

A sa sortie – sur internet, dans un premier temps, puis sur papier – La Maison Close fit un certain bruit, s’attirant les foudres de certaines dessinatrices choquées par le rôle que cette expérience faisait porter aux femmes. La plupart des auteurs incriminées prirent cela avec une saine distance.

Mo’ a apprécié la spontanéité et la liberté de ton des auteurs, mettant en scène leurs « fantasmes » – artistiques ou… autres ! – sans réticences apparentes. Le mariage de graphismes parfois très opposés est pour elle une autre source d’agréable surprise.
Lunch évoque à juste titre la variété des tonalités, en fonction des auteurs aux commandes : romantisme, humour, ou… trash. Une variété pas toujours bienvenue, trop souvent inégale, mais intéressante malgré tout.
Badelel, de son côté, regrette quelques longueurs et répétitions, mais apprécié le travail – pour une grande part invisible – des auteurs, qui mettent en scène une sorte de dense jeu de rôles graphique. Elle évoque aussi l’exposition initiale des travaux de Ruppert, Mulot and Co.

Quant à moi… Vous devez vous doutez que j’ai aimé, car c’est bien le genre de projet qui trouve écho dans mon esprit dérangé !

Au final, une expérience de lecture intéressante, fruit d’une expérience créative des plus originales. Visiter la page que Ruppert et Mulot y consacrent encore, ou plus largement les sites internet des nombreux auteurs enfermés dans La Maison Close, vous donnera un bon aperçu de la richesse d’un tel dispositif.
En faisant fi des quelques ralentissements, vous plongerez dans une œuvre très originale, inédite, qui offre en prime un beau panoramique de la création franco-belge – et au-delà – de ces dernières années.
Projet ambitieux mais globalement mené à (très) bien.

A vous d’ouvrir les pages de La Maison Close

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  1. […] 1999, L’Association Coquetèle (Anne Baraou & Vincent Sardon), 2002, L’Association Maison Close (Collectif), 2010, Delcourt Mister O (Lewis Trondheim), 2002, Delcourt Moins d’un quart de […]

  2. […] collectif de La Maison close laisse donc la place à un ouvrage tout aussi caustique et déjanté : Cercle Vicieux. L’idée de […]

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