entete dixdeder

Pour construire ce thème sur la Mort en one-shot, Comès s’est démarqué presque comme une évidence ou du moins Dix de Der.

Petit retour sur la carrière de Didier Comès qu’il entame dans les années 1970 en publiant dans divers magazines de bande dessinée. Son premier album paraît en 1974 et ouvre le diptyque d’Ergun l’Errant qu’il ne refermera que 7 ans plus tard. Entre temps, Comès a jeté les bases de l’œuvre qui le consacrera parmi les auteurs émérites de sa génération :  Silence. Cet ouvrage, récompensé par le Fauve d’Or à Angoulême en 1981, le révèle au grand public. Avec lui, Comès opte définitivement pour une empreinte artistique qu’il ne quittera plus par la suite : des univers à forts contrastes via un jeu d’ombre et de lumière excluant totalement l’utilisation de la couleur, des chroniques sociales dépeignant un monde rural et ses carcans sociaux bâtis à grands renforts de peurs, de superstitions et d’hypocrisies. S’en suivent quelques albums dans les années 1980 dont La Belette (récompensé en 1983 par le Prix Saint-Michel), mais Comès a déjà amorcé sa mise en retrait, moins prolifique d’année en année. Seuls deux albums verront le jour dans les années 1990, Iris et La maison où rêvent les arbres, puis Les larmes du tigre en 2000. En 2006, Dix de Der marque donc un retour attendu de l’auteur après 6 ans de silence… 26 ans après Silence.

« Décembre 1944, quelque part dans les Ardennes belges, lors de la grande offensive des armées d’Hitler. Au pied d’un calvaire mutilé par les bombardements alliés, au fond d’un cratère d’obus, un très jeune soldat totalement inexpérimenté, tout juste arrivé d’Angleterre, découvre qu’il n’est pas seul dans ce lieu désolé, ouvert à tous les dangers. Trois fantômes l’habitent déjà : deux tués de la guerre de 14, un Français et un Allemand, flanqués d’un ancien alcoolique mort d’une cirrhose du foie entre les deux guerres. Sous l’œil de corbeaux ironiques et insolents, cet improbable trio s’est lancé dans une partie de belote dantesque, à laquelle il manque désespérément un quatrième joueur… » (synopsis éditeur).

Comme nous, lecteurs de kbd, vous ne manquerez certainement pas de faire une première pause sur ce titre évocateur, résultat d’un subtil jeu de mot entre deux expressions : l’une utilisée pour désigner la Première Guerre Mondiale et l’autre pour désigner le dernier pli remporté par une équipe à la belote. Pourtant, en signant cette fable cruelle, Comès ne nous emporte pas sur les champs de batailles aux cotés des Poilus mais dans un autre conflit en compagnie d’une tablée de joueurs atypiques…

Avec art, Comès décale son regard pour traiter du caractère ignoble de la guerre. Armé de son encre de Chine et de sa plume, il réalise des paysages enneigés sublimes et s’évertue à imposer leur présence à mesure que l’histoire avance. Progressivement, le noir dominant des scènes nocturnes de début d’album s’estompe face au poids du blanc, du froid et de la Mort qui s’installe. Comès va à l’épure, dépossède son univers de toute trace de sang et de crasse et livre une vision de la mort « presque optimiste » comme le souligne David. Le noir, quant à lui, poursuit sa lente contribution et contamine l’humour mordant de ce one-shot.

Au-delà de l’aspect graphique et du trait propre à Comès (jeu de contrastes, faciès…), l’auteur a imaginé une grille narrative originale marquée par d’importantes pauses dans les dialogues. Yvan souligne à juste titre que le lecteur ne retrouve pas dans Dix de Der « la classique opposition entre deux camps ennemis, mais d’un côté les victimes du conflit et de l’autre sa stupidité ». Ainsi, quel que soit leur camp, les morts sont tous logés à la même enseigne. Le fait d’être passés de vie à trépas les prive du choix des armes, ne leur laissant que leur verve et leur (dé)veine. Pour Champi, si « certains fantômes l’acceptent avec philosophie (…) d’autres se vengent des vivants en regardant leurs corps tomber sous les balles ».
Et le « Bleu », notre jeune soldat, dans tout cela ? Il lutte contre son destin et offre un contrepoids, quoique fragile, à ce monde cynique et désabusé. Il se raccroche à de fragiles convictions et ses soubresauts de survie sont prétextes à une réflexion philosophique et métaphysique sur le sens de la vie, de la mort, sur l’absurdité de la guerre. Enfin, avec cynisme et ironie, Comès brosse un tableau de personnages secondaires atypiques pour compléter la réflexion et offrir au lecteur un jeu de dialogues épicés qui conduisent le lecteur à s’attabler en compagnie de ces joueurs macabres. Piquée au jeu, j’ai pour ma part savouré cette critique « acerbe des dogmes du catholicisme qui deviennent ici dérisoires, chimériques ».

Si, avec nostalgie, nous regrettons que Dix de Der n’ait pas la force de Silence, nous sommes quatre lecteurs convaincus par cet univers à part et son approche fantastico-réaliste d’un sujet pourtant maintes fois traité. Avec cet album, l’idée de Comès était « de mettre en évidence ce que la guerre peut avoir d’ignoble, de monstrueux, mais en même temps faire ressortir ce qu’elle peut comporter de grotesque, de ridicule, de risible »… pari osé et réussi !

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  1. […] Dix de Der (Didier Comès), 2006, Casterman […]

  2. […] également l’avis de Mo’ sur K.BD […]

  3. […] après Silence et Dix de Der, et vu que les références convergent abondement vers cet album, place à La Belette pour ce focus […]

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