entete urbicande

Alfred, Alph’art, Fauve… A chaque période, son prix phare. Mais quel que soit le nom du trophée, le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a toujours su mettre en avant l’originalité, le talent, l’inattendu.
Après Maus, l’un des albums les plus incontournables de l’histoire de la BD, nous vous proposons une petite virée dans les Cités Obscures.

Cela fait presque 30 ans que Benoît PEETERS et François SCHUITEN ont entamé l’exploration de ce monde étrange, reflet du nôtre, Terre suspendue restée figée dans un XIX° siècle légèrement décalé.
Après leurs premiers pas en 1982, à Samaris, les deux auteurs, amis d’enfance, ont établi une cartographie précise de ce déroutant univers : Pahry, Brüsel, Alaxis, Blossfeldstad… et bien sûr Urbicande.

Urbicande, cité par excellence, fleuron de la perfection et de l’harmonie, laboratoire de l’équilibre et de la symétrie portée par la volonté d’Eugen Robick, urbatecte. Un génie visionnaire, un des rares à percevoir la cité dans son ensemble.
Or, cet ensemble, cet équilibre est aujourd’hui menacé par le développement de la moitié septentrionale de la ville. Pour le rétablir, une solution simple, acceptée depuis longtemps par le pouvoir en place : construire un troisième pont, à l’est des deux autres.
Mais l’utopie d’harmonie de l’urbatecte se heurte à la réalité politique et sociale : bien sûr, la Commission des Hautes Instances avait, à une certaine époque, donné son accord. Mais les temps et la donne ont changé : les habitants des « quartiers nord » se font plus pressants, plus inquiétants, et les nantis des « quartiers sud » ne les voient pas d’un bon œil. Finalement, deux ponts seulement, et surtout un large fleuve, sont des barrières bien commodes pour éviter tout débordement…

Alors que Robick vient d’essuyer ce terrible et irrémédiable refus, le destin fait des siennes, et s’invite dans la partie architecturale à travers un cube évidé. Huit arêtes en apparence métalliques, légères, inconnues, et vraisemblablement inutiles.
Un vestige du passé ramené à la surface par les ouvriers d’un chantier.
Objet sans doute en sommeil depuis des siècles, et qui soudain se réveille en croissant, lentement mais sûrement, et en créant peu à peu un réseau de cubes toujours plus nombreux et toujours plus grands.

Indestructible, impossible à arrêter, le réseau croît, croît, croît, et finit par réaliser l’impensable, au grand dam des autorités et des habitants du sud de la ville : menacer de jeter par dessus le fleuve des centaines de ponts incontrôlables.

S’engage alors un face à face politique et social entre les deux rives, entre deux conceptions de la vie : les rigoristes protectionnistes du Sud contre les électrons libres du Nord.

Et Robick dans tout ça ? Un peu dépassé par les événements, il s’interroge sur la manière d’intégrer ce réseau dans l’harmonie urbaine de l’Urbicande qu’il a voulu si parfaite, si nette, si symétrique…

Vous l’aurez compris – et comme Nico le rappelle – : le véritable personnage principal de la Fièvre d’Urbicande, c’est la ville elle-même.
Nourri à l’architecture, François SCHUITEN sait mettre mieux que quiconque en images les délires architecturaux et urbanistiques de Robick, tandis que PEETERS, abreuvé de sciences sociales et de sémiologie, développe un riche scénario qui interroge les interactions naissant des rapports entre les hommes et leur environnement urbain.

Pétri de références à notre XIX° siècle, le monde des Cités Obscures est servi à merveille par le trait élégant et les hachures mesurées de François SCHUITEN.
Si la Fièvre d’Urbicande permet aux deux auteurs de créer une étonnante nouvelle cité, elle est aussi – et nos quatre chroniqueurs se rejoignent là-dessus – l’occasion de mener certaines réflexions sur les frontières qui nous séparent, et les ponts qui parfois se tissent bien malgré nous.

Lunch, sensible à l’architecture, a trouvé cet album fabuleux, pour les questions qu’il pose en matière d’équilibre, de science, de politique, et pour le champ fictionnel qu’il ouvre.

Nico, qui voit dans le cube de nombreuses métaphores, a eu envie de replonger dans la lecture des autres albums des Cités Obscures une fois refermé la Fièvre.

Mitchul retient également la dimension politique et sociale de ce conte philosophique, ainsi que l’aspect métaphorique du réseau de Robick.

Quant à moi, je vous invite à lire ou relire cet album en y cherchant tous les germes du grand œuvre que les deux auteurs ont établi à partir de ce deuxième tome des Cités Obscures : rapports entre les humains, entre les humains et leur environnement, et l’ impact que peut avoir un grain de sable dans la mécanique bien huilée d’un quotidien monotone et réglé.

Primé en 1985 par un Alfred, La Fièvre d’Urbicande a permis à François SCHUITEN de construire avec son ami de toujours un univers dont la richesse fut récompensée en 2002 par le Grand Prix d’Angoulême.

Quand deux artistes de talent décident de partir parcourir ensemble des terres merveilleuses et inconnues, leurs « carnets de voyage » ne peuvent être que déroutants et magiques.
Ne vous reste plus qu’à le (re)découvrir.

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  1. Joelle dit :

    Je n’ai lu qu’un seul album de cette série (le tome 1 de la Théorie du grain de sable) mais cela m’a donné l’envie d’en découvrir plus sur ce monde … les dessins sont grandioses !

  2. […] Tezuka, Takara de Taiyo Matsumoto, Neo-Tokyo de Katsuhiro Otomo, New York de Will Eisner, Sin City, Les cités obscures évidemment… J’en oublie mais la liste est longue. Une chose est sûre, imaginaire ou non, le […]

  3. […] & Baru), 1990, Albin Michel Cinq mille kilomètres par seconde (Manuele Fior), 2010, Atrabile Les Cités obscures, t.2 : La Fièvre d’Urbicande (Benoît Peeters & François Schuiten), 1985, Casterman Le Combat ordinaire, t.1 : Le Combat […]

  4. […] constaté, nous avons été soucieux de représenter les différentes décennies de ce Fauve : Les Cités obscures pour les années 1980, L‘Histoire du corbac aux baskets pour les années 1990, NonNonBâ pour […]

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