entete orchestre

L’Orchestre des Doigts clôture notre sélection consacrée au « Manga autrement ». L’engagement de son auteur a retenu notre attention. Encore peu connu en France, Osamu Yamamoto s’est déjà fait remarquer au Japon avec Harukanaru Kôshien (1988), qui parlait de la difficulté des adolescents sourds-muets à accéder aux compétitions et équipements sportifs nationaux. En 1991, Osamu Yamamoto revient sur la question de la surdité avec L’Orchestre des doigts, un récit qui s’inspire du parcours de Kiyoshi Takahashi, défenseur de la langue des signes et de la Communauté Sourde au XXème siècle. La série s’inspire des romans de Yoriko Kawabuchi, la fille de Takahashi.

En 1913, rien ne prédisposait Kiyoshi Takahashi à s’impliquer pour cette cause. Il voulait partir en France pour suivre des études de musique, mais le décès de son père l’oblige à rester au Japon pour subvenir aux besoins de sa famille. Il accepte alors un poste d’enseignant de musique dans une école pour enfants handicapés. Au fil des années au contact des enfants malentendants, sourds ou aveugles, Kiyoshi Takahashi s’investit de plus en plus dans cette école jusqu’à en devenir le Directeur dans les années 50. Dès lors, son engagement n’aura plus de limites : participation à des colloques, rencontres avec d’autres instituts spécialisés au Japon, en France, aux Etats-Unis. En toile de fond, Osamu Yamamoto décrit la situation socio-politique du Japon entre 1914 et 1958 (crise financière, guerre, émeutes, crise du riz, famine…) et l’évolution progressive des mentalités à l’égard des enfants sourds (initialement considérés comme des déficients mentaux). Une trame narrative non dénuée d’intérêt comme le souligne Badelel.

En quatre volumes, l’auteur relate l’évolution de la Communauté Sourde de 1914 jusqu’à la mort de Kiyoshi Takahashi en 1958. Un chapitre final présente les conséquences de son action jusqu’en 1989 (où elle est reconnue au niveau national), réalise un bilan des avancées sociales et de l’ampleur du travail qu’il reste encore à poursuivre. Ainsi, le lecteur accède aux étapes majeures de cette évolution : les changements progressifs instaurés dans la prise en charge des enfants sourds-muets, la naissance régulière de nouveaux signes (preuve indéniable que la langue des signes est une langue vivante qui s’adapte à la société dans laquelle elle se construit…), la dédiabolisation progressive de la surdité dans la société japonaise (les familles acceptent peu à peu le handicap de leurs enfants, l’abandon n’est plus l’unique solution)…

Outre ce contexte historique, la narration est romancée, parfois convenue (comme l’amitié qui nait entre Takahashi et Issaku), mais comme le souligne Paul, c’est un univers où la sensibilité est réglée de manière complètement différente. A travers les positions des personnages secondaires, Osamu Yamamoto offre au lecteur une vision globale de la question, sans le contraindre à prendre parti en faveur de la méthode gestualiste ou de la méthode oraliste. Un choix narratif auquel Lunch a été très sensible.

Au niveau graphique, le dessin est doux et la découpe de planches donne une bonne dynamique au récit. Mr Zombi souligne que dès lors qu’il s’est plongé dans cette lecture, il lui a été impossible de s’en extraire. Pour ma part, je regrette que l’auteur limite la langue des signes à la seule gestuelle. En effet, la communication gestuelle ne se cantonne pas aux mots signés. L’expression du visage (exagération des expressions, haussement de sourcil…) et le langage corporel (le corps avance, recule, se tasse… pour signifier l’investissement, la peur ou la déception par exemple) donnent sens aux gestes réalisés par les mains. Ici, les visages restent fermés, les corps silencieux et les éléments du récit ne m’ont pas permis de savoir si cela était dû à la culture japonaise (qui prône généralement l’effacement, la réserve) ou si c’était un oubli de la part de l’auteur (pourtant capable de signer). Quelques incohérences, mêmes si elles sont rares, sont regrettables à l’exemple d’un personnage (entendant) qui débute une conversation avec un personnage (sourd). Le sourd tourne le dos à l’entendant et malgré tout, la conversation continue ! Notons que le but de cet ouvrage n’est pas l’apprentissage de la langue des signes… mais on distingue les gestes signés, amples, fluides, très différents de ceux de la Langue des Signes Française.

Nos cinq chroniques aboutissent à la même conclusion : cette œuvre véhicule un témoignage universel. C’est un manga instructif, utile et émouvant.

Il est intéressant de pouvoir comparer ce mouvement à celui de son homologue français à 200 ans d’écart. En effet, l’Abbé de l’Epée a beaucoup œuvré au XVIIIème siècle où, comme au Japon au début du XXème siècle, il était de coutume de penser que les sourds et les malentendants étaient des déficients mentaux. Envisager de les scolariser et de leur faire une place dans la société ne s’est pas fait sans heurts. Peu à peu, des courants divergents ont vu le jour dans la Communauté. Comme au Japon, la France a vu s’opposer gestualistes (partisans de la langue des signes comme indispensable à l’intégration) et oralistes (convaincus de la nécessité pour les sourds de vocaliser pour ne pas être stigmatisés). Si vous souhaitez découvrir d’autres albums sur le thème de la surdité : Aux heures impaires (Liberge), Big Man (Mazzucchelli), Des mots pour les mains (Gourdon & Fouchier), Paroles de Sourds (Corbeyran & Collectif), PI – Enquêtes au pays des Sourds (Domas), La poubelle de la Place Vendôme (Rupper et Mulot).

L’action de l’Abbé de l’Epée, celle Kiyoshi Takahashi… ont permis à nombre d’enfants sourds de ne pas être rejetés de leurs familles. Si on peut percevoir une certaine « universalité », à travers ces deux mouvements, elle sera incontestable le mois prochain. En effet, K.BD vous propose une plongée dans la question de la filiation dans la BD. Qu’on soit parent ou enfant, que cette relation soit épanouissante ou relève du dialogue de sourd, rendez-vous dimanche prochain autour d’une sélection « Tu seras un homme mon fils ».

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  1. Choco dit :

    Un très belle chronique de Mo comme toujours ! C’est une série vraiment enrichissante qui m’avait passionnée ! J’ai hâte de voir les albums du thème prochain… j’ai comme l’impression que certains albums sur la relation pere/fils ont été présentés ici et là :)

  2. Lunch dit :

    On peut rien te cacher :D

  3. Joelle dit :

    C’est un thème qui m’a tout de suite attirée mais je n’arrive jamais à tomber sur tous les tomes en même temps à la biblio ! C’est limite frustrant !

  4. Lunch dit :

    Réserve leur la série complète, qu’ils t’appellent quand ils l’ont ^^

  5. […] Delcourt Mes Voisins les Yamada (Ishii Hisaichi), série en 3 tomes publiés en 2009, Delcourt L’Orchestre des doigts (Osamu Yamamoto), série en 4 tomes publiés en 2006 et 2007, Milan Ping Pong (Taiyou Matsumoto), […]

  6. […] également l’avis de Mo’ sur K.BD […]

  7. […] comprendre. Il traduit bien la violence issue de cet isolement qu’on aborde par ailleurs dans L’orchestre des doigts. On ressent une certaine frustration en suivant le héros, son incapacité à faire comprendre son […]

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