entete autoroute

Dernier arrêt de kbd dans la Collection Ecritures. Le conte urbain de Craig Thompson nous avait permis de présenter ce thème de février, L’Autoroute du soleil nous permet de le clore en compagnie d’un album propice à rythmer l’aventure vers laquelle nous embarquerons dès le mois prochain, direction : La Quatrième dimension… Mais pour l’heure, place au réalisme. Il nous a suffi de tendre le pouce, Professeur Baru est passé par là. Embarquement immédiat pour un road-trip décoiffant.

Professeur Baru ? Hervé Baruléa alias « Baru » est un auteur lorrain. Comme quoi, il n’y a pas que la grisaille, le froid et la place Stanislas en ces contrées du nord-est de la France ! [mode on : militantisme pro-lorrain mené par deux membres de kbd dont je fais partie bien évidemment] Voyez Saint Nicolas (le patron de la Lorraine et des enfants), Jeanne d’Arc (paix à son âme) ou, plus récemment, Paul Verlaine, Michel Platini… et Baru ! [mode off]. Lorsqu’il publie son premier album en 1984 (Quéquette Blues), Baru est professeur de sport. D’années en albums, on le retrouve en 1995, date de la première édition de L’Autoroute du soleil (un récit complet qui sera ensuite fractionné en diptyque en 2002 avant d’être réédité en intégrale en 2008). Plusieurs fois récompensé durant sa carrière (multi-lauréats à Angoulême, Prix des libraires en 1996), son parcours artistique a été consacré à deux reprises. Une première fois en 2006 par le Grand Boum du Festival de Blois, une seconde fois par le même événement qui l’avait fait connaître en 1985 (Alph-Art du meilleur premier album avec Quéquette Blues) : Angoulême. En effet, en 2010, le jury du Festival lui a accordé le Grand Prix de la Ville, redonnant ainsi un coup de fouet à un auteur déjà bien mobilisé, en témoigne le site de l’auteur.

Cet auteur assume la paternité de 16 œuvres engagées. Faites le calcul : premier album publié il y a 28 ans, il a depuis réalisé une dizaine de one-shot, pas plus de 2 ou 3 collaborations (Pauvres Zhéros et Les Chemins de l’Amérique à minima), cela représente un peu moins de deux années entre chaque album ! Ses lecteurs apprécient son style mordant, ses récits qui mettent « les pieds dans la merde » dira-t-il dans une interview. Ils sont « tous marqués par un fort ancrage dans la réalité sociale (…) et empreints d’un humanisme combatif » (propos extraits de son site).

L’Autoroute du soleil ne déroge pas à la règle. Récompensé à Angoulême par l’Alph-Art du meilleur album en 1996, cette chronique sociale se développe autour de deux éléments : une idole et une vengeance. L’idole, c’est Karim, un jeune maghrébin passionné par tout ce qui a trait aux années 50. Aux yeux d’Alexandre, adolescent boutonneux et mal dans sa peau, Karim incarne presque l’image du type parfait. La vengeance, c’est celle de Raoul Faurissier après avoir découvert sa femme au lit avec Karim. Faurissier, leader politique d’Extrême-Droite, est un riche industriel qui mène tambours battants sa campagne électorale pour les élections régionales. Parvenu, raciste et sectaire, son sang ne fait qu’un tour quand il découvre qu’il est cocufié par un arabe de la classe ouvrière. La mort ! C’est le prix à payer pour cette petite frappe afin de régler cet affront. Karim et Alexandre n’ont d’autre alternative que celle de prendre la fuite. Train pris frauduleusement, voiture volée, auto-stop… tout est bon pour mettre le plus de distance entre eux et Faurissier, s’éloigner de la Lorraine et prendre la direction du Sud de la France… sortir du territoire?! Sur la route, ils croiseront notamment René Loiseau, un VRP volage.

En quelques pages seulement, Baru a bâti son intrigue et donné le rythme adéquat à son récit, notamment en le cassant/relançant en permanence (15 chapitres). Il sera haletant, à l’instar de l’énergie dont font preuve les deux adolescents. Ces personnages, non contents de nous faire découvrir leurs hauts-fourneaux lorrains, leur cité ouvrière et leurs perspectives de carrière limitées, nous conduiront également à la rencontre de narcotrafiquants, de questions de mœurs et d’extrémismes (pour ne citer que quelques thématiques). Comme nous tous, Yvan parle de son expérience de spectateur happé par l’histoire, aborde le côté lecture compulsive et l’envie de retranscrire l’effet produit par ce temps de lecture : « pendant 430 pages, le lecteur va se retrouver au milieu de cet incroyable road-trip, se retournant régulièrement pour voir si ce fou de Faurissier ne l’a pas rattrapé ! ». OliV a également été sensible à ce rythme.

Un scénario fluide, cadencé en partie par les rencontres faites par Karim et Alexandre durant leur périple. L’intrigue s’enrichit régulièrement de personnages secondaires, on apprécie ces portraits hétéroclites d’individus issus d’une société sclérosée : homo, midinette, routier… et aucun enfant de chœur à l’horizon ! Dans l’équipe, on se plait à parler des personnages ou des duos qu’ils forment. A ce titre, Lunch les reforment d’un œil expert en confrontant Karim/Raoul Faurissier vs Alexandre/René Loiseau. On aime leurs personnalités et la façon dont l’auteur les chahute et nous fait réagir. Baru aime travailler de front psychologie fine des personnages (amitié, sentiments, estime de soi…) et contexte social plus large (chômage, racisme, politique…). Ainsi, dans Pauvres Zhéros, il avait taillé à la hache les représentations sur la France ouvrière et la précarité sociale. Dans Cours Camarade !, il abordait le rapport de cette France au fascisme. Plus récemment, en 2010, il est revenu sur l’immigration et les retraites dans Fais péter les basses Bruno !. L’Autoroute du Soleil a également son lot de casseroles sociales et de rigolades à nous proposer. Et le redondant constat chez les kbédiens : aucun autre univers graphique ne pourrait coller et soutenir aussi bien ce scénario mature, net et sans bavure.

Graphiquement, on apprécie de (re)découvrir ces corps parfois déformés par le trait nerveux d’un auteur pris dans sa rigueur à rendre compte au plus près du mouvement de son personnage. Un dessin « spécial » dit-on en Belgique, et qui nous permet de jauger -avec satisfaction- ces « gueules » qui s’envoient la réplique au donnant-donnant… Un « style inimitable » que décrit parfaitement Champi.

Une tragédie/comédie globalement appréciée dans l’équipe, avec quelques bémols çà et là sur l’impression générale. Comme celui de Choco pour qui le « côté un peu rocambolesque et répétitif des embrouilles frise un poil l’overdose ». Ou le mien qui ne voit pas cet album comme incontournable bien que j’en ai apprécié le côté attractif et la pertinence des propos.

Finalement… le message reste longtemps après lecture et, en cela, n’était-ce pas le but recherché par Baru ? Baru est un auteur honnête qui s’affaire à ancrer ses histoires dans un réalisme social vivant. Je laisse le mot optimiste de la fin à Champi : « Quelques scènes un peu convenues (…) échappent au cliché grâce à la foncière honnêteté de l’auteur qui n’a pas son pareil pour parler de la France des oubliés avec ses tripes et ses souvenirs ».

“J’ai simplement essayé d’introduire dans mes BD des personnages centraux qui sont rarement sur le devant de la scène, des gens qui me ressemblent et qui appartiennent à la classe dont je suis issu. En fait, je fais de la BD pour raconter les miens, et non pas pour parler de moi ou pour revendiquer le fait d’être un fils d’ouvrier !” (Baru).

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  1. […] en 2010 Au Temps de Botchan (Natsuo Sekikawa & Jiro Taniguchi), série débutée en 2011 L’Autoroute du soleil (Baru), 2002 Blankets – Manteau de neige (Craig Thompson), 2009 Blue (Kiriko Nananan), 2008 […]

  2. […] également l’avis de Mo’ sur K.BD […]

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