entete art de voler

Après un séjour dans la quatrième dimension, toute l’équipe de KBD remet les pieds sur terre en ce mois d’avril. C’est parés de nos plus beaux treillis que nous allons vous emmener sur les sentiers de la guerre en BD. Il s’agit en effet d’un thème très vaste, qui a inspiré de nombreux auteurs (le neuvième art ne fait bien évidemment pas exception) et a été traité de nombreuses manières.

On va donc tâcher de vous offrir un petit aperçu de la diversité et de la richesse de cette thématique. Pour commencer, nous nous sommes rendus en Espagne avec le roman graphique L’Art de voler d’Antonio Altarriba (scénario) et Kim (dessin). Cet ouvrage résulte d’un travail de mémoire et de deuil car le père d’Antonio Altarriba (qui s’appelle également Antonio), alors âgé de 90 ans, s’est suicidé le 4 mai 2001 en sautant du 4ème étage de la maison de retraite où il résidait. Son fils -pour lui rendre hommage- va alors raconter l’histoire de son père, laquelle est mêlée très étroitement à l’Histoire de l’Espagne du XXème siècle dont il aura eu à vivre toutes les affres.

L’art de voler se compose en 6 parties de longueurs différentes. Dans la première, on voit Antonio se préparer pour son dernier vol, avec en voix off, son fils qui explique la démarche de l’album et dont j’ai tiré la citation suivante :

« Ainsi, je conterai la vie de mon père à travers ses yeux, mais de mon point de vue. Je peux donc certifier qu’il se suicida de cette manière. Je peux également affirmer qu’en apparence cela dura quelques secondes… Mais qu’il mit en fait quatre-vingt dix ans à tomber du quatrième… »

Commence alors pour le lecteur la chute des quatre étages, lesquels vont tous retracer une période de la vie d’Antonio : au troisième étage on découvre sa vie de 1910 à 1931, au second c’est de 1931 à 1949, le premier étage retrace la période s’étalant de 1949 à 1985 et pour finir le sol nous emmène de 1985 jusqu’à sa mort en 2001. La dernière partie de l’œuvre est un prélude dans lequel Antonio (fils) explique comment L’Art de voler a vu le jour et à quel point cet ouvrage était important pour lui.

Autant dire qu’Antonio Altarriba (père) a eu une vie bien remplie, comme en témoignent les 200 et quelques pages de cet album qui retracent son parcours et le contexte historique espagnol du siècle dernier. Tout commence lorsqu’âgé de 8 ans, le jeune Antonio Altarriba est retiré de l’école par son paternel, afin d’aider aux travaux des champs. Pour le jeune homme qui ne rêvait que de s’instruire pour pouvoir quitter la campagne et partir s’installer en ville, la désillusion est rude, ce n’est d’ailleurs là que la première d’une longue série…

A force d’efforts et de persévérance, Antonio est quand même parvenu à rejoindre la ville qui le faisait tant rêver, mais là encore il y connut principalement la misère et la dureté du travail. Néanmoins certaines rencontres lui ont permis de s’ouvrir à l’anarchisme et de se forger des idéaux. Dès lors Antonio va essayer de se battre pour la liberté de l’Espagne et pour rendre la société plus juste. Commence alors son long périple à travers l’Histoire, laquelle va le balloter et influer sur sa vie jusqu’à la fin de ses jours.

On suit donc le combat d’un homme ordinaire, loin d’être un « héros », même si ses pas l’ont souvent mené au cœur de l’action et des événements qui ont secoué l’Europe au cours du XXe siècle. A travers ses yeux et son témoignage, on traverse en sa compagnie la guerre civile espagnole, les actions de la Centurie Francia, la dictature de Franco, la seconde guerre mondiale, etc… De quoi apprendre énormément de choses. Tous les événements historiques sont très bien documentés et fidèlement retranscrits.

Antonio va souvent agir pour défendre ses convictions et se battre pour ses idéaux, malheureusement tous ses efforts ne seront pas toujours récompensés et il sera amené à faire des concessions. A maintes reprises, il va mettre sa peau en jeu et faire de son mieux pour survivre à toutes les épreuves qui se dressent devant lui. Épris de liberté, il a rêvé de pouvoir s’envoler, mais au fil du temps la vie lui a brisé les ailes et l’a ramené à la dure réalité, ce qui l’a fait sombrer dans la dépression pendant ses 15 dernières années, jusqu’à son suicide qui le libéra enfin.

Plusieurs de nos membres ont fait un rapprochement entre L’Art de voler et Maus d’Art Spiegelman, car il est vrai que dans la démarche les deux œuvres peuvent se ressembler. Les deux fils racontent la vie de leur père, qui ont vécu des heures sombres de l’Histoire de l’Europe, et chacun d’eux l’a fait principalement par culpabilité (même si celle ci n’est pas forcément exactement la même). Les deux albums sont devenus des témoignages historiques qui permettent aux générations futures de ne pas oublier ces périodes de l’Histoire. Les deux auteurs ont également été surpris par le succès de leurs créations (tant public, que critique), lesquelles ont été récompensées par plusieurs prix et ont été traduites dans de nombreuses langues.

En dehors de l’histoire de la vie bien remplie d’Antonio Altarriba, l’autre force de L’Art de voler vient du dessin de Kim (Joaquim Aubert Puigarnau) qui est très réaliste, entièrement en noir et blanc et permet de donner vie aux personnages. Pour Yvan, il restitue parfaitement l’ambiance de l’époque et contribue à faire revivre l’évolution de l’Espagne. Oliv a trouvé le dessin tout simplement splendide, sans trop de fioritures, très expressif et développé bien que parfois un poil chargé. Pour Mo’ l’ambiance graphique est réaliste, le trait est délicat et riche en détails. En dépit de son trait très réaliste, certains passages clés du récit, sont traités de façon onirique, livrant ainsi des symboles forts qui marquent les lecteurs. Il aura fallu 4 ans à Kim pour réaliser tous les dessins de L’Art de voler, il a rendu les dernières planches de l’album le jour où le père d’Antonio aurait fêté ses 99 ans s’il ne s’était pas suicidé.

Les 5 membres de KBD qui ont lu cet album sont tous ressortis de leur lecture avec des impressions plutôt positives. Mo’ a trouvé cet ouvrage intéressant même si son personnage n’est parvenu à la toucher que lors du dernier chapitre, mais elle a beaucoup appris sur les événements qui ont agité l’Espagne au siècle dernier. Pour Oliv’ c’est un récit beau et instructif, la chronique d’une génération d’Espagnols à l’accent Catalan ! Il a trouvé l’histoire bien documentée, respectueuse, sincère et sans jugement, une cruelle fable sur la renonciation, les illusions perdues, la ligne ténue entre les lumières de l’espoir et la noirceur de la réalité. Pour David F., il s’agit du récit véridique de la vie d’un homme humble, ayant essayé de traverser les événements tragiques de sa vie. Parfois courageux, parfois lâche, Antonio a tout simplement été un homme, avec ses qualités et ses défauts. Pour Yvan, c’est l’histoire d’un homme qui a tant vécu, sans jamais réussir à vivre sa vie, mais qui n’a jamais renoncé à prendre son envol
vers la liberté. Un homme qui a tout vécu, sauf la vie dont il rêvait ! Pour ma part, je vous invite à découvrir L’Art de voler, qui a été l’un de mes coups de cœur de l’an dernier et qui m’a permis d’apprendre énormément de choses sur l’histoire de l’Espagne au siècle passé.

Un album très fort ou l’histoire d’un homme croise celle de l’Histoire et qui nous a permis d’entamer la thématique de la guerre en BD du bon pied. Toute l’équipe de KBD se joint à moi pour vous souhaiter à tous une bonne semaine et on vous dit à dimanche prochain pour la suite de la guerre en BD !!

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  1. livr0ns-n0us dit :

    Tiens c’est marrant, je viens juste de l’emprunter… Votre critique tombe donc à point nommé ! J’ai hâte de le commencer car je connais assez mal ces évènements et j’aime toujours découvrir l’histoire grâce à la BD. Bonnes lectures ! :)

  2. C’esdt une BD extraordinaire ! à compléter avec le documentaire de Neus Viala : « Manuel Azana, une vie pour la République », très intéressant sur la question espagnole dans les années 1930 (http://legenepietlargousier.over-blog.com/article-manuel-azana-une-vie-pour-la-republique-neus-viala-100337793.html).

  3. Joelle dit :

    Vu que je connais très peu cette période dans ce pays, je suis sûre d’apprendre beaucoup de cette lecture ! Et c’est vraiment le genre d’album que j’apprécie de plus en plus :)

  4. […] L’Art de voler (Antonio Altarriba, Kim), 2011, Denoël La Bête est morte ! (Jacques Zimmermann, Edmond-François Calvo), 1944, G. P. Le Cahier à fleurs (Laurent Galandon, Viviane Nicaise), 2010, Bamboo : Grand Angle Chaabi (Richard Marazano, Xavier Delaporte), 2007, Futuropolis Les Chemins de traverse (Maximilien Le Roy, Soulman), 2010, La boîte à bulles : Contre coeur Commando colonial (Apollo, Brüno), 2008, Dargaud : Poisson pilote Correspondante de guerre (Anne Nivat, Daphné Collignon), 2009 , Soleil Cyclopes (Matz, Luc Jacamon), 2005, Casterman : Ligne rouge D-Day (Christian Godard, Fred Marschall), 2008 , Glénat : Vécu Elle (Fanny Montgermont), 2003, Paquet La Fille de Mendel (Martin Lemelman), 2007, Ca et là Gaza décembre 2008-janvier 2009, un pavé dans la mer (collectif encadré par Max Le Roy), 2009, La boîte à bulles : Contre cœur La Guerre d’Alan (Emmanuel Guibert), 2000, L’association : Ciboulette La Guerre du professeur Bertenev (Alfonso Zapico), 2006, Paquet : Blandice La Guerre éternelle (Joe Haldeman Maravano), 1988, Dupuis : Aire libre Il était une fois en France (Fabien Nury/ Sylvain Vallée), 2007, Glénat : Caractère La Ligne de front : une aventure rocambolesque de Vincent Van Gogh (Manu Larcenet), 2004, Dargaud : Poisson pilote Live War Heroes (Fabrice David, Eric Bourgier), 2003, Soleil : Mondes futurs Lutte majeure (Céka, Borris), 2010, Kstr Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles (Zeina Abirached), 2007, Cambourakis Notes pour une histoire de guerre (Gipi), 2005, Actes Sud Notre mère la guerre (Kris, Maël), 2009, Futuropolis Ostfront (Fabrice Le Hénanff), 2011, 12bis Par les chemins noirs (David B.), 2007, Futuropolis Paroles de poilus lettres et carnets du front 1914-1918 (Collectif), 2006, Soleil Les Phalanges de l’Ordre noir (Pierre Christin, Enki Bilal), 1979, Dargaud : Légendes d’aujourd’hui Pour l’Empire (Merwan, Bastien Vivès), 2010, Dargaud : Poisson pilote Svoboda ! (Kris, Jean-Denis Pendanx), 2011, Futuropolis Taïga rouge (Arnaud Malherbe, Vincent Perriot), 2008, Dupuis: Aire libre La Tranchée (Virginie Cady, Eric Adam, Christophe Marchetti), 2006, Vents d’Ouest : Equinoxe Le Trône d’argile (Nicolas Jarry, France Richemond, Théo), 2007, Delcourt : Conquistador Un Long destin de sang (Laurent-Frédéric Bollée, Fabien Bedouel), 2010 , 12bis Le Vol du corbeau (Jean-Pierre Gibrat), 2002, Dupuis : Aire libre Valse avec Bachir (Ari Folman, David Polonsky),2009, Casterman : Univers d’auteurs Wotan (Eric Liberge), 2011, Dupuis […]

  5. […] de prendre le temps de s’arrêter sur des univers graphiques et narratifs de tous bords. Avec L’Art de voler, notre lecture mensuelle, nous avons eu l’occasion d’aborder une biographie, celle de la vie du […]

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