entete reportages

Ce mois-ci, nous avons la chance de pouvoir développer un thème en cinq publications puisque le mois d’avril est généreux en dimanches. Cela nous permet de varier un peu plus la sélection, de prendre le temps de s’arrêter sur des univers graphiques et narratifs de tous bords. Avec L’Art de voler, notre lecture mensuelle, nous avons eu l’occasion d’aborder une biographie, celle de la vie du père d’un auteur espagnol qui traitait des événements qui ont émaillé l’Histoire de l’Espagne et de l’Europe (les incidents espagnols ayant eu des répercussions au-delà des frontières de la péninsule Ibérique). Ce travail d’écriture est, comme l’a précisé Mr Zombi dans sa synthèse, un travail de mémoire et de deuil, un moyen pour l’auteur de tourner la page sur le destin tragique de son propre père. Changement de registre la semaine dernière lorsque Lunch abordait L’Histoire des 3 Adolf, un récit pseudo-historique qui relate le point de vue sino-germanique de la Seconde Guerre Mondiale. Dans cette saga en quatre tomes, l’intérêt ne réside pas dans la retranscription fidèle des champs de bataille de la Seconde Guerre Mondiale mais, comme le précise Lunch, dans la perception que l’on a du conflit et des idéaux nazis.

Aujourd’hui, on délaisse totalement le registre fictif pour s’intéresser à un traitement du sujet plus mordant puisqu’on a décidé de s’arrêter sur un genre en plein essor : le journalisme d’investigation et son représentant le plus actif : Joe Sacco, auteur maltais de bandes dessinées et journaliste qui travaille aux États-Unis. Ce reporter engagé utilise le medium BD pour faire découvrir le vécu des civils pendant des conflits. Ses reportages l’ont conduit notamment en Palestine, en Bosnie et dans le Caucase. En 2011, il a reçu le Fauve Regard sur le Monde à Angoulême pour l’album Gaza 1956, en marge de l’histoire, une reconnaissance qui lui a permis de se faire connaitre auprès de bon nombre de lecteurs francophones. Palestine et Gorazde disposent également d’une bonne notoriété.

L’album Reportages est paru aux Editions Futuropolis en novembre dernier. Il regroupe six reportages réalisés entre 1998 et 2011 et publiés pour le compte de la presse internationale (comme le New York Times, le Time Magazine, le Boston Globe,…). Tous les reportages qui figurent dans ce recueil sont inédits en France, sauf le dernier sur l’Inde qui est paru dans la Revue XXI. De plus, ce recueil est d’abord paru en français à la demande de Joe Sacco. Depuis, les droits ont été vendus aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne où il sera édité courant 2012.

Ce recueil regroupe six reportages effectués aux quatre coins du globe. L’album s’ouvre sur une commande éditoriale qui a conduit l’auteur dans les coulisses du Tribunal International de La Haye ; il a ainsi couvert le procès d’un docteur serbe accusé de génocide. Seul chapitre en couleurs de l’album et si atypique qu’il n’est peut-être pas pertinent de s’arrêter longuement dessus. En revanche, à l’instar des cinq autres parties du recueil, il se construit en deux temps : un premier volet consacré au reportage en lui-même suivi d’un texte dans lequel Sacco revient sur « le contexte de l’histoire, en donnant ses notes, ce que les rédactions ne publient pas… les off » pour reprendre les propos d’OliV. C’est l’occasion, pour le lecteur, de s’imprégner de la démarche de l’auteur et des objectifs visés par le journaliste. Il est bon de souligner l’attention que Joe Sacco accorde au fait d’être le plus transparent possible quant à sa méthodologie de travail. Cette démarche de clarification est d’ailleurs présente dès le préambule de l’album ; il y explique pourquoi son choix s’est porté sur ces six reportages et son besoin de faire apparaître ses « sympathies ». Après le Tribunal de La Haye, les autres reportages de l’album nous conduiront tour à tour en Palestine, dans le Caucase, en Irak, en Inde et à Malte.

Ces 200 pages sont l’occasion d’aborder crises de société, conflits armés et de donner voix aux opprimés. Ces hommes et ces femmes témoignent humblement et humainement de leurs souffrances, de leurs conditions de vie très précaires… et constatent que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est chimère. Fidèle à sa rigueur professionnelle, et comme l’explique Yvan, Joe Sacco opte « pour une méthode journalistique identique à ses œuvres précédentes, il s’immisce au sein de la population, partage son quotidien, tout en enquêtant sur des événements du passé ». Le message est percutant ; il évite l’écueil du pathos et force à la réflexion. Seul bémol soulevé par certains d’entre nous : le format des reportages contenus dans ce recueil laisse des lecteurs sur leur faim, du moins ceux qui sont déjà sensibilisés aux récits de Joe Sacco. A juste titre, Yvan souligne également la qualité inégale des reportages, notamment sur la première moitié de l’album où le lecteur est face à une analyse superficielle du contexte socio-politique et des témoignages concis. Du fait des commandes éditoriales, l’auteur ne peut effectivement se permettre d’étoffer son sujet comme il en a l’habitude. La seconde partie de l’album ne contient pas ces défauts et rend mieux compte du positionnement de l’auteur, de celui des victimes… sans omettre l’avis contraire.

Au niveau visuel, c’est une expression graphique que l’on reconnaît au premier coup d’œil. Champi explique que « les images confèrent une distanciation suffisante pour supporter ce qui nous ferait suffoquer s’il s’était agi de photographies ». Un univers graphique en noir et blanc, élaboré à l’aide d’un jeu de hachures renforçant le réalisme de la situation décrite et rendant compte avec justesse des émotions du bd-journaliste face à la douleur, la colère ou encore l’abattement. On apprécie l’attention particulière que Sacco a porté pour rendre compte du moindre détail vestimentaire, de la moindre ride d’expression… chaque décor, chaque angle de vue est pensé, réfléchi. D’ailleurs, dans le préambule de Reportages, Joe Sacco consacre un temps conséquent à expliciter son rapport à l’image qu’il questionne en permanence. Dans sa chronique, David F s’arrête longuement sur ce point, sensible à la manière dont Joe Sacco développe sa réflexion sur son art et son métier. « Un dessinateur de BD capture son dessin au moment qu’il ou elle choisit. C’est ce choix qui fait de la bande dessinée un medium subjectif par nature » nous dit Sacco qui s’efforce de faire cohabiter objectivité du journaliste et subjectivité de ses dessins. Quoiqu’il en soit, l’ensemble des membres de kbd positionnés sur cette le
cture apprécient les choix illustratifs de Sacco et l’effet qu’il provoque chez nous : empathie, indignation, effroi. A l’unanimité, voici un album qu’on ne peut que conseiller malgré la qualité disparate des reportages. Pour ma part, je pense qu’on est ici en présence d’un bon support pour se sensibiliser aux œuvres de cet auteur. Un travail d’investigation et de recueil de témoignages indispensable, pour éviter qu’ils ne sombrent dans l’oubli.

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  1. Joelle dit :

    Je n’ai toujours rien lu de cet auteur … ses albums sont toujours sortis quand je vais à la biblio mais je ne désespère pas … au pire, à la rentrée de septembre, je lance une réservation dessus ;)

  2. […] 2004, La boîte à bulles Punisher MAX (Mike Benson, Jeff Scott Campbell), 2007, Marvel Comics Reportages (Joe Sacco), 2011, Futuropolis Shooting War (Anthony Lappé, Dan Goldman), 2008, Les […]

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