entete tmlp

Les néons multicolores brillent sur la ville. Au milieu de cette foule, je remonte le flux des voyageurs. J’observe la grande place de la gare avec ses images publicitaires s’étalant à perte de vue, la valse des bus et des taxis, les bancs où les gens patientent, s’isolent, discutent ou s’embrassent. Ici, l’horizon n’existe pas, il est remplacé par les murs sombres de la ville. Feux rouges, feux verts. Le bruit est tenu, assourdissant. Pas de doute, j’y suis… En éclaireur.

Je sors un calepin de mon sac… Des notes préparées par Lunch, gribouillées par Oliv’ et David, commentées par Yvan, surlignés par Badelel et Champi, manque plus que Choco, ah oui, elle est là aussi. Je reconnais l’écriture de Mr Zombi, et la mienne griffonnée un peu partout… des idées. Mais qu’est-ce qui m’a pris de vouloir bosser sur la ville ? Pourquoi fascine-t-elle certains auteurs de BD au point qu’ils en font parfois bien plus qu’un décor ? En y repensant, c’est vrai que c’est une vieille histoire d’amour. Donaldville de Carl Barks, Gotham City de Batman, Metropolis de Tezuka, Takara de Taiyo Matsumoto, Neo-Tokyo de Katsuhiro Otomo, New York de Will Eisner, Sin City, Les cités obscures évidemment… J’en oublie mais la liste est longue. Une chose est sûre, imaginaire ou non, le 9e art s’est très souvent nourri de la ville et de ses composantes pour créer des histoires aussi hétérogènes que sa population. Toutes ces considérations ne m’avancent guère… Me voici perdu au milieu du grand fatras urbain.

Coup d’œil sur les notes. Un nom est entouré au fluo : Gilles Rochier. Une première personne à rencontrer… en banlieue. Aïe. La banlieue, ça fout la trouille. Quand on entend les infos… La jungle urbaine. Et puis ce vocabulaire ! TMLP, ta mère la pute ! Voici un titre d’album qui manque un peu de finesse. Je prends un billet aller-retour. Train de banlieue.

Tranquillement assis sur un strapontin, je me rappelle de TMLP, une histoire singulière aux tons autobiographiques. Gilles Rochier est né en 1968 (année de la révolution paraît-il) dans ce coin-là, précisément à Ermont dans le 95. Dans cet album, il raconte ses souvenirs dans sa cité, avec ses potes dans ces nouvelles banlieues parisiennes des années 70. Ils n’étaient pas méchants, juste un peu idiots. A cette époque, les barres d’immeubles sentaient encore un peu le neuf même si la misère sociale était déjà bien présente. Gilles et ses copains sont de la première génération d’enfant nés dans LE quartier. Ce n’est pas la joie mais la vie pourrait être bien pire. Et puis, un jour, l’enfance disparaît pour une connerie… Une altercation pour une babiole qui transforme tout, la vie des protagonistes, du quartier, de la France entière.

Cet album aurait pu n’être qu’un simple récit plein de nostalgie sur une époque révolue. Mais, comme le note Badelel avec beaucoup de justesse, ça parle « ici et avant » mais résonne comme un « ici et maintenant ». Nous sommes unanimes, cet album est une claque, un coup de poing, un coup de boule, presque un documentaire présentant sans concession la genèse des réalités d’aujourd’hui. TMLP a ce côté témoignage des grands films documentaires. Très malin, le scénario développé par Gilles Rochier sur le ton de la narration dresse sans cesse un pont entre notre présent et son passé : les autorités méfiantes, le désœuvrement menant à la violence, la prostitution… Pourtant, il évite les clichés misérabilistes. Tout en tenant compte du contexte social et géographique (la cité), il n’en oublie pas l’humain. Les jeunes ados, leurs préoccupations sont bien au centre du récit, alimentant alors sa portée sociale. A l’image de cette rencontre d’anciens élèves, le mauvais et le bon se côtoient. Espoir ou désespoir, la frontière est mince.

Ce traitement double se retrouve dans le traitement graphique de Gilles Rochier. Certains, comme Lunch, ont été au départ gênés par ce trait instable, se demandant même si ce n’était pas celui d’un débutant. Pour ceux qui se poseraient la même question, il est bon de rappeler que Gilles Rochier est loin d’être un petit nouveau. Autodidacte, il commence par la peinture avant de se tourner rapidement vers la BD. En 1996, il publie son premier fanzine Envrac puis plusieurs albums chez des indépendants (dont Temps mort ou Dernier étage chez 6 pieds sous terre). Paradoxalement, le prix révélation obtenu pour TMLP à Angoulême cette année couronne donc une carrière de plus de 15 ans ! Pour en revenir au dessin de Gilles Rochier, il faut reconnaître que son trait est une énigme pour la plupart d’entre nous. Car s’il n’est pas beau au sens académique du terme, chacun s’est fait charmer par cette instabilité presque enfantine, par ces visages et ses attitudes qui ne semblent pas maîtriser mais qui traduisent les mal-êtres, les colères ou les bonheurs de ses personnages. Comme le souligne Yvan, il n’y a pas de recherches d’effets.

En revanche, les décors sont particulièrement soignés. La cité est présente, peut tout à fait remplir l’espace par des traits droits et de nombreux détails. Nous sommes loin du travail d’Hergé mais, comme le papa de la ligne claire, ce contraste lui permet de faire ressortir le caractère caricatural de ses personnages et des situations. En ajoutant une bichromie aux tons sépia, entre le gris des murs de banlieue et la boue des terre-pleins, il renforce encore un peu plus son discours. Bref, si vous voulez du dessin ultra-réaliste, passez votre chemin.

Je lève le nez, devant mes yeux défilent des immeubles, encore et encore… Plus qu’un seul arrêt et j’y serais. Que tirer de cette lecture, des notes de mes collègues de KBD ? Une surprise évidemment. Pour chacun d’entre nous, TMLP est un bel album, profondément humain, presque essentiel. A sa manière, c’est un document, une façon sans doute de parler des banlieues avec justesse comme peuvent le faire les grands chanteurs de rap ou le cinéma qui s’est bien souvent emparé avec justesse du sujet. Lunch et Oliv’ pensent à La Haine et à cette fameuse phrase : « jusqu’ici tout va bien ».

Les portes s’ouvrent. Je descends. Devant moi des barres d’immeuble…

Décidément, les médias devraient arrêter de nous raconter n’importe quoi…

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Une réponse "

  1. […]  TMLP (Gilles Rochier) 2011, 6 pieds sous terre […]

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