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Mr Zombi ne vous avait pas caché que cet été, kbd vous aiderait à lutter contre les chaleurs estivales. Au programme : frissons et sueurs froides avec ce thème qui débute aujourd’hui et qui se consacrera aux manifestations paranormales. Pour vous mettre en appétit, nous attaquerons ce thème avec un album d’un auteur suisse.

Thomas Ott, ou T.O.T.T., fait partie de cette vague d’auteurs helvètes talentueux comme Frederik Peeters, Guillaume Long, Pierre Wazem ou Derib… A 16 ans, il s’engage dans une formation de graphiste. Le diplôme en poche, il n’aura pourtant jamais l’occasion d’exercer en tant que tel… mais notons qu’il y a acquis un bagage technique certain et que cela explique en partie l’attention qu’il porte à la composition de ses illustrations (arrangement des visuels, souci du détail…). Il débute donc dans le métier d’auteur en travaillant comme dessinateur free-lance pour des magazines suisses, allemands et français. Il publie son premier album en 1989. Puis il part 8 ans à Paris, y suit les cours d’une école d’Arts tout en continuant à publier. Ennuyé et déçu par la qualité de cette formation, il revient en Suisse et reprend les études, dans le domaine du cinéma cette fois… notons encore que cela explique en grande partie l’aspect cinématographique de ses œuvres, les techniques narratives utilisées pour guider le regard d’un visuel à l’autre, alternant les gros plans (du simple zoom sur un accessoire décoratif, sur l’expression d’un visage ou le reflet dans un œil) et les angles de vue plus larges pour permettre une vision d’ensemble. Aujourd’hui, T.O.T.T. mène de front ses deux activités (auteur, réalisateur), enchainant réalisations, festivals et remises de prix. Thomas Ott est un auteur à part dans le paysage éditorial, comme le prouve 73304-23-4153-6-96-8 publié en 2008.

Ce « nombre » raconte l’étrange expérience d’un homme. Ce matin-là, il se rend au quartier de Haute sécurité où se trouve le condamné à mort qu’il est chargé d’exécuter. En bourreau consciencieux, il arrive avec une demi-heure d’avance, le temps nécessaire pour préparer la chaise électrique et faire les vérifications d’usage. Peu après, le détenu fait son entrée. Résigné, il observe la manière dont on place les garrots à ses poignets et à ses chevilles avant de passer de vie à trépas. De sa main, un petit bout de papier s’échappe, vole un instant avant de tomber sur le sol. « 73304-23-4153-6-96-8 », une suite numérique que découvrira peu après le bourreau, une succession de chiffres qui changera sa vie à tout jamais.

Voilà l’entame de l’histoire qui fait l’objet du premier chapitre de l’ouvrage. Le tout s’est fait en silence, à l’instar de l’ensemble de l’album qui ne contient aucun dialogue. Un silence narratif propice à créer, chez le lecteur, une étrange fascination pour l’histoire qui défile sous ses yeux. A juste titre, dans sa rétrospective sur l’œuvre de Thomas Ott, David s’attarde sur la particularité de cet univers d’auteur qui « mène son lecteur vers les fonds insondables de l’esprit humain, terrifiant la plupart du temps, funestes pour ses personnages ». Le lecteur évolue dans une ambiance oppressante et lugubre ; le fait de côtoyer des personnages privés de la parole renforce le sentiment d’angoisse et déroute.

Dans 73304-23-4153-6-96-8, on assiste à la lente descente aux enfers d’un personnage. Ott semble prendre du plaisir à le malmener. Il lui fait subir les pires tortures psychologiques, « observe » ses réactions et son instinct de survie. Le personnage devient une sorte de cobaye, il est isolé des autres et s’enferme peu à peu dans une prison mentale. Il se débat, gigote de manière anarchique un peu comme un poulet à qui on viendrait de couper la tête. Quant à nous, lecteurs, on se surprend à décortiquer avec un plaisir sadique ses moindres réactions. On n’a pas réellement d’affect pour lui, il faut dire qu’il semble en avoir si peu lui-même. On est là, un peu médusé en quelque sorte d’observer l’expérience atypique de cet homme qui développe progressivement une forme d’addiction à l’égard de cette suite de chiffres ; il ne peut plus s’empêcher de la consulter, y revient de manière pulsionnelle… Ce cartésien visiblement convaincu va glisser vers l’irrationnel, aidé en cela par une suite « logique » d’événements illogiques. La fascination du lecteur pour ce personnage fait écho à la fascination que cette « créature » nourrit à l’égard de cette suite de chiffres. Thomas Ott parvient tout à fait à nous mettre en miroir avec cet homme ; on partage le même attrait pour l’absurde, l’irréel, le surnaturel… la mort. Ce mécanisme narratif est également présent dans les autres œuvres de Ott (Exit, Cinema Panopticum, R.I.P.…).

Forcé de se concentrer uniquement sur des éléments visuels, le lecteur doit fouiller les cases afin d’obtenir des éléments qui alimenteront l’intrigue. Cette recherche de sens devient compulsive à mesure qu’on s’enfonce dans la lecture. Le travail de cadrage réalisé par l’auteur incite à ce jeu de piste ; le lecteur est aux abois et s’affaire à rationaliser les événements d’autant que l’univers décrit est familier. Les décors, les vêtements, les accessoires, les arrêts de bus… tout cela fait partie de notre quotidien mais le cadrage est tel qu’une forme d’étrangeté s’immisce et croît à mesure que l’intrigue se dévoile. Champi le souligne d’ailleurs dans sa chronique et note qu’une « déroutante logique guide le récit, et lui fait suivre des sentiers inconnus ou oubliés, que le vernis de banalité nous rend pourtant familiers ».

Sur cette trame, un personnage en proie à ses propres démons, que le trait de l’auteur malaxe, déforme et tord afin de servir au mieux son récit. Ce récit en tire de multiples bénéfices aidé en cela par la technique employée par Thomas Ott, celle de la carte à gratter. Le rendu est troublant, atypique. Nico a été sensible à cet univers où le noir est la pièce maîtresse, le point par lequel passe l’assemblage de chaque élément de ce jeu morbide et livrant le lecteur à la merci de somptueuses planches. Comme chacun d’entre nous, il a pris un plaisir non dissimulé à assister à ce spectacle qui, cent-quarante planches durant, nous projette aux limites de la réalité, en un lieu où l’équilibre est ténu, où tout peut basculer en un battement de cil.

Quant à moi, à l’instar de mes compagnons de lecture, j’ai été sensible à cette « expérience » que j’ai cependant trouvée moins forte que celle de Cinema Panopticum. Nous sommes tous sortis de cette lecture avec l’impression d’avoir vu passer
le Destin confortablement installé au volant de son rouleau compresseur. Un peu groggys d’avoir eu à faire face à ces jaillissements incessants de noir brut injecté à l’encre de Chine, nous sommes encore fascinés par ces précieuses minutes passées à observer les différents visages de la peur, de l’hystérie ou de la cupidité. Sont-ce là les expressions que nous afficherons en de pareilles circonstances ? Sont-ce là les odeurs que nous sentirons quand nous auront peur ? Quoi qu’il en soit, dès lors que la lecture est engagée, le lecteur est pris dans les filets de l’auteur… impossible de reposer ce livre avant le dénouement.

Vous venez d’entrer dans la Quatrième dimension… nous espérons que le voyage vous sera agréable [rire démoniaque on]Mouahahah[rire démoniaque off] Twisted Evil

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  2. […] une incursion dans l’univers silencieux et sombre de Thomas Ott, nous continuons notre exploration des mondes fantastiques avec Ted Naifeh et sa série vedette […]

  3. […] vu ce mois-ci que le paranormal peut revêtir différentes formes. Entre l’obsession morbide de 73304-23-4153-6-96-8, l’onirisme gothique de Courtney Crumrin et le fantaisisme trash de Homunculus, terminons notre […]

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