entete essex county

“ Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie. ”
Sénèque (Lettres à Lucius)

Après l’œuvre des frères Moon et Bá, celle de Cyril Pedrosa et le triptyque de Kazuo Kamimura, nous nous penchons aujourd’hui sur Essex County, une chronique sociale de Jeff Lemire, auteur canadien également connu pour The Nobody (Monsieur Personne, publié en 2010 chez Panini Comics). Nous quittons donc la Cité et apprécierons la ruralité et son quotidien. La vie y est-elle plus facile ? Plus douce ? La réponse est « non », à en croire l’auteur qui la décrit tout aussi douloureuse. Exit les fausses représentations de solidarité de voisinage, de convivialité, de temps de vivre… mais pour les quatre chroniqueurs qui ont participé à cette lecture, Jeff Lemire a livré un récit émouvant.L’auteur ne s’attarde pas sur un individu isolé mais livre une fresque humaine. Un « récit choral », un « puzzle narratif » pour reprendre les propos d’Yvan qui a été particulièrement touché par le contenu de cet ouvrage. La présentation officielle laisse effectivement supposer que le quidam qui s’engagerait dans cette lecture ne pourra y être insensible : « si la littérature nous a habitué aux sagas familiales rurales, ce n’est pas le cas de la bande dessinée. À travers la vie de braves gens, au fin fond d’une petite région agricole de l’Ontario, Jeff Lemire nous dépeint un tableau universel, celui des histoires de village et des secrets qui peuvent s’y développer ». Secrets, non-dits, sensibilité… sont quelques termes qui apparaissent invariablement dans nos avis respectifs.Comment expliquer que le message délivré par Essex County touche autant ses lecteurs ? Une des explications réside certainement du côté de l’implication de Jeff Lemire lui-même. Il n’a pas hésité à y insuffler ses propres souvenirs et une part de son enfance. Ainsi, sur son blog, l’auteur témoigne :

 » Toutes mes histoires débutent par leur localisation, et même plus, le lieu annonce littéralement de quelle façon mes personnages et mes intrigues se développent et prennent forme. Pour les livres d’Essex County (Tales From The Farm, Ghost Stories, The Country Nurse), tout a commencé au moment où j’ai décidé de faire un livre qui se passerait dans la petite ville de fermiers canadienne où j’ai grandi. Je dois l’admettre, grandir parmi le vieux matériel rouillé, les moulins à vent tremblotants et les silos à grain en béton qui jonchaient les vastes champs du Comté d’Essex ne m’a pas enchanté. J’avais hâte de partir vers la grande ville. Mais, dix ans après avoir quitté le Comté d’Essex, et après avoir vécu dans ladite Grande Ville, les paysages solitaires et désolés de mon enfance se sont mis à m’évoquer un élan fort, presque guttural. Plus encore, ils étaient comme une voie naturelle vers le style d’encrage déchiré et expressif qui deviendrait la marque de fabrique de mes BD. Et dès que je m’asseyais et que je griffonnais des dessins, toutes ces lignes électriques isolées au bord des routes et ces vieilles fermes délabrées sont vite devenues elles-mêmes des personnages isolés, vieux et délabrés. La « décroissance rurale » du sud-ouest de l’Ontario est devenue la décroissance rurale décisive pour les habitants de mon comté fictif d’Essex. Et de là, l’intrigue et la structure narrative ont surgi. À ma surprise, les lieux, et plus particulièrement les endroits où j’ai passé une grande partie de mon enfance, ont continué à préfigurer mon travail, même après avoir clôt la Trilogie d’Essex County « .1

Ce pavé de 500 pages regroupe les trois tomes de la série initiale – Tales From The Farm, Ghost Stories, The Country Nurse – et deux histoires courtes. Mais Essex County n’est pas un recueil de nouvelles classique ; en le refermant, le lecteur ressent réellement l’impression d’avoir eu accès à une histoire globale. Ces vies en apparence éparpillées créent une entité. L’ensemble est cohérent. Chaque chapitre se consacre à un personnage en particulier ; le premier est logiquement dédié à l’enfance du personnage principal : Lester Papineau. Le lecteur découvre ensuite d’autres membres de cette petite communauté rurale et Jeff Lemire n’a de cesse de tisser en permanence des liens entre eux. De même, en recourant aux flashbacks, l’auteur « nous fait voyager dans le passé de ses personnages en nous perdant parfois dans ce dédale, mais finalement Jeff Lemire réussit à nous ressortir la tête de l’eau quelques pages plus tard » explique Nico qui surenchérit en argumentant que cette technique [du flashback] nous permet de nous approprier peu à peu la nature des liens entre les différents personnages.

Nous naviguons ainsi entre différents protagonistes que nous découvrirons à différents moments de leurs vies. L’album couvre une période d’environ un demi-siècle. L’auteur a été attentif à soigner la psychologie de chaque personnage. Nous les voyons grandir, mûrir puis vieillir tout au long des 500 pages de cet ouvrage. Ce récit est emplit d’une grande humanité. OliV prend le temps d’expliquer qu’en plus d’avoir profité de la richesse scénaristique du récit, il a été sensible à son message, « un travail de mémoire du temps qui passe et de ce qu’on en fait ». Faire face au quotidien, faire en sorte que nos actes aient du sens, pallier à l’ennui très prégnant en milieu rural ; le rapport au temps est différent, comme si le temps y était suspendu. Essex County parle de palliatifs et plus précisément du sport (le hockey sur glace en l’occurrence puisque, je le rappelle, nous sommes au Canada). La pratique sportive est un moyen comme un autre pour se retrouver entre amis et renforcer les liens entre les membres de différentes générations.

L’ambiance graphique colle impeccablement au scénario. Nous avons tous savouré l’efficacité et la maitrise du dessin, l’utilisation maitrisée du noir & blanc, le côté brut de ce coup de crayon qui porte parfaitement les émotions des personnages. Je me suis permis d’évoquer le fait que le trait « tantôt charbonneux tantôt juste esquissé, permet aux ambiances de changer au gré des saisons et de l’état d’esprit des personnages. Ces codes graphiques nous permettent de faire rapidement le distinguo entre réalité, rêve et souvenir » et d’ajouter que « c’est un peu comme si l’auteur avait peaufiné ses décors
sans se soucier de l’apparence ses personnages ». Quoiqu’il en soit, la composition visuelle sonne juste et a contribué au fait que l’on ait tous été profondément touchés voire émus par cette histoire. « Le terme de roman graphique n’est pas galvaudé » peut-on lire chez Nico qui explique également à ses lecteurs pourquoi la mise en page dynamique l’a séduit. Sur une base assez classique, elle intercale de magnifiques illustrations pleines page et/ou des passages disposant d’arrangement originaux. Les émotions et les sentiments sont palpables. Cela conduit le lecteur à investir les personnages et, comme le témoigne OliV, « à vivre avec eux, à leur côtés, et à pleurer avec eux, et à sourire avec eux ».

En conclusion, quatre lecteurs unanimes et enthousiastes. Aucun de nous n’a cherché à mâcher le plaisir qu’il a eu à lire cet album subtil et sensible qui devrait être prochainement porté à l’écran sous le titre de Super Zero.

1 Texte original :  » All of my stories start with the setting, and even more than that, location totally informs how my characters and plots grow and take shape. The Essex County books (Tales From The Farm, Ghost Stories, The Country Nurse), all started when I decided to do a book set in the tiny Canadian farming town where I grew up. I’ll admit, the rusted old farm equipment, teetering windmills and concrete grain elevators that littered the wide open fields of Essex County meant little to me growing up there. I couldn’t wait to move to the big city. But, ten years after leaving EC, and living in said Big City, the sparse lonely landscaped of my childhood started to evoke a strong, almost guttural pull inside of me. Moreover, they seemed like a natural fit with the jagged, expressive inking style that had become the earmark of my cartooning. And, as soon as I sat down and started scratching out drawings, all of those lonely roadside power-lines, and rickety old farmhouses quickly became equally lonely and rickety old characters. The “rural decay” of southwestern Ontario became the rural decay at the heart of inhabitants of my fictional Essex County. And from there plot and narrative structure sprung up. To my surprise, location, or more specifically places where I spent significant parts of my childhood, has continued to inform the work I do, well after the completion of the Essex County Trilogy  » (source : http://jefflemire.blogspot.fr/2008/11/real-essex-county.html).

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Une réponse "

  1. […] là, 2008 Daytripper (Moon & Bá), Urban Comics, 2012 En mer (Weing), çà & là, 2011 Essex County (Lemire) , Futuropolis, 2010 Local (Brian Wood / Ryan Kelly), Delcourt, 2010 Mister Wonderfull […]

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