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Nous terminons notre thématique de juin avec le plus emblématique des marins du 9ème art. Fils d’un soldat britannique et d’une mère gitane, Corto Maltese apparaît pour la première fois en France en 1969, dans les pages de Pif Gadget. Ses premières aventures officielles, dans lesquelles il n’est pas le personnage principal, sont compilées dans l’album La ballade de la mer salée, déjà chroniqué par notre équipe.Nous retournons vers lui grâce à ce deuxième album et véritable premier acte de ses folles aventures, qui comptent plus d’une dizaine de livres au total.
Quand j’écris dans mon article que « raconter Sous le signe du Capricorne ne sert à rien et qu’il vaut mieux le lire », c’est surtout parce qu’il n’est pas simple à résumer, tant le scénario de Pratt possède de nombreux tiroirs et fausses pistes. La narration, tout sauf linéaire, ouvrant sur de nombreuses directions, donne l’impression que le récit s’invente au fur et à mesure… Ce qui peut dérouter certains lecteurs. Cependant, si l’on se laisse porter par cette narration plutôt décousue, par ses nombreuses rencontres, le charme opère.

L’univers de Corto Maltese appelle à de nombreux qualificatifs. J’en retiendrais deux :

Poétique

La saga de Corto est le point d’orgue de l’œuvre d’Hugo Pratt. Il y démontre une telle maestria dans l’art de raconter une histoire en images que Corto restera pour toujours au panthéon des personnages de bande dessinée les plus appréciés.

Nous sommes tous trois d’accord, le noir et blanc de Pratt est une pure merveille. Cette esthétique contrastée, aux traits vifs et directs, apporte une dimension poétique qui sied parfaitement à cet univers emprunt de mystère et d’exotisme. Pratt développe une manière très personnelle de raconter une histoire en images et en mots. Un nouveau vocabulaire en somme, qui va au-delà du simple agencement de textes et de dessins. « Pour moi, aujourd’hui, le graphisme part de la nécessité d’un trait pour aller à l’impératif de la parole ». Avec lui, narration et figuration établissent un nouvel ordre, le dessin se faisant signe quand les mots deviennent vecteurs d’images.

« Le noir et blanc du Vénitien garde une saveur intemporelle qui offre à la jungle toute sa densité et à la mer toute sa sérénité. Quant aux personnages, leur caractère passe dans l’intensité de leur regard. » (Badelel)

Philosophique

Si Corto/Pratt réfute toute morale (« Je ne suis pas assez vieux pour donner des conseils et je suis trop vieux pour en recevoir » dit-il à Steiner), il est en quête de vérité.

Grégoire S. PRAT l’explique très bien  : « Comme toute grande œuvre, l’œuvre de Pratt est éminemment philosophique. Elle propose une vision du monde et de l’homme qui a quelque chose de nietzschéen. La complexité du réel, la multiplicité des hommes et des valeurs, place d’emblée le lecteur par-delà le bien le mal. Le jugement moral s’efface : l’étonnement prime. De cette confusion des sentiments se dégage un immense OUI. Oui à la vie, oui à sa beauté, oui à sa violence, oui à sa douceur, oui à sa cruauté, oui à ses illusions et à ses rêves. L’œuvre est toute entière placée sous le signe du désir. » (in En Verve Hugo Pratt – Horay, 2004).

A chacun son Corto

S’il est un personnage que chacun peut s’approprier, c’est bien Corto Maltese. Son physique ténébreux et sa personnalité mystérieuse favorisent une identification forte. On est capté, captivé par le personnage qui de fait, nous entraîne sans résistance dans ses plus folles aventures.

Lunch apprécie son charisme, aimant chez lui cette élégante manière de cultiver le secret, cette posture distanciée face aux événements, donnant ainsi l’impression d’avoir un temps d’avance, de tout savoir et de tout déjouer. Pourtant, il reste impulsif et imprévisible, allant même jusqu’à foncer tête baissée vers le danger alors qu’il sait très bien qu’il ne devrait pas. « De tous, il est peut-être pour moi le personnage de bande dessinée le plus fascinant, aventurier rebelle cynique et charmeur. »

Badelel
savoure le cynisme jubilatoire et le côté « immoral mais quand-même » du célèbre pirate. C’est toute l’ambiguïté du personnage : il prend les situations de haut avant qu’elles ne se retournent contre lui, il prétend n’avoir que l’argent pour morale mais le sacrifie sur l’autel du cœur, il prône la prudence mais fonce dans le tas…
« Inutile de préciser que son rapport à la gent féminine n’est pas moins obscur ! Une fois n’est pas coutume, je me plierai au jeu des citations de Lunch tant Corto reste inimitable. »

Pour ma part, c’est l’aspect intuitif et dilettante du personnage qui m’attire (pour un marin, il passe beaucoup de temps à terre). Corto semble être l’archétype même de l’anti-héros, se laissant balader par les événements, donnant l’impression de ne rien maîtriser. Mais ce n’est qu’une apparence. Corto est un homme d’action (« Ce sont les faits qui comptent et non les paroles » dit-il à Tir Fixe), qui s’en sort toujours avec une chance et une nonchalance insolentes. Il est né sous une bonne étoile, sans forcement y croire d’ailleurs. Ce mysticisme refoulé fait la force du personnage qui, paradoxalement, fait preuve d’un esprit rationnel lorsqu’il est confronté à des événements oniriques et surnaturels.

Lunch : « Je n’en ai pas parlé, mais Pratt reste Pratt : un génie du noir et blanc. Un style fait de noirs intenses et de traits justes qui me fascine toujours autant. »

Badelel : « Petit bonus dans cette épopée sud-américaine : on découvre ses origines (pour peu que vous découvriez ses aventures dans le sens original d’écriture), mais bon… pas de sa bouche, faudrait pas rêver non plus. »

Mitchul : « Sous le signe du Capricorne est le premier Corto que j’ai lu. J’y ai découvert la magie du noir et blanc pur, la beauté des contrastes forts. Un univers onirique et envoûtant que je ne cesserai jamais d’aimer. »

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Une réponse "

  1. […] Maghen, 2009 – Les contrebandiers de Moonfleet (Marion Mousse, Igor Szalewa), Glénat, 2009 – Corto Maltese (Pratt), Casterman, 1975 à 1992. – De Cape et de Crocs (Ayroles/Masbou), delcourt, débutée en […]

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