En chienneté

Les prisons effraient les gens.
Tout le monde s’accorde à dire qu’elles sont nécessaires, que l’incivilité progresse, que le délit pèse sur la société. Mais personne ne souhaite en avoir une proche de chez soi. Peu connaissent en vérité le milieu carcéral.

Bast, professeur d’Arts plastiques de formation et auteur de nombreux livres pour la plupart édités chez Le cycliste, reçoit en 2004 un curieux coup de téléphone : on lui propose d’animer un atelier de bande dessinée pour l’été dans la maison d’arrêt de Gradignan, proche de Bordeaux.
« Rares sont ceux qui passent de l’autre côté, sauf pour de mauvaises raisons. »
C’est non sans appréhension qu’il franchit le mur et les 25 grilles de sécurité qui le mènent au lieu qui lui est dédié… Il inculquera finalement les bases de son travail à de jeunes détenus durant 4 ans.

En chienneté est le fruit de cette expérience, un livre qui est pourtant resté de longues années à l’état de projet. Bast n’avait d’ailleurs pas pensé en faire un album mais à force de parler de ces ateliers avec ses proches, l’idée à mûri petit à petit. Dans les derniers mois, il a commencé à prendre des notes, à réfléchir au contenu et à compiler des dessins. Il aura fallu 5 années supplémentaires pour que la bande dessinée voie le jour, le temps de trouver l’inspiration, la bonne alchimie entre le fond et la forme et une conclusion satisfaisante.

Un premier contact glaçant.

La première chose qui frappe lorsqu’on ouvre une bande dessinée est le graphisme. C’est lui qui va camper l’ambiance générale, qui va donner envie d’aller plus loin… ou pas.
Les lignes sont tranchantes et les perspectives fermées, la majorité de l’action se déroulera d’ailleurs dans cette même pièce servant aux ateliers. Ce qui renforce cette atmosphère confinée, oppressante et un peu hors du temps.
Le parti pris par Bast est audacieux et peut rebuter : un travail tout en bichromie grise-verte, à la fois terne et austère, traduisant un milieu carcéral froid et métallique. Une mise en couleur que Zaelle juge minimaliste et qui est le seul défaut de la BD selon Badelel (qui a visiblement un problème avec les colorisations « aseptisées » puisqu’elle avait eu ce même dégoût sur Omni-visibilis).
Une ambiance qui se trouve renforcée par le traditionnel gaufrier de 6 cases par planche, souvent critiqué par les puristes mais qui apporte une certaines modestie à l’ensemble selon David. Le faux-rythme donné par ce découpage simpliste permet de poser les bases d’un regard sans jugement et de prendre un certain recul par rapport aux événements, alors que l’immersion subjective (on voit par les yeux de l’auteur/narrateur) nous offre au contraire une vision frontale.
Que découvrons-nous ? De jeunes détenus à l’apparence adulte : « Ils ont comme une expérience en plus… avec une innocence en moins. »

Quand privation de libertés rime avec évasion artistique.

Le plus gros de l’album se focalise sur le déroulement des ateliers. Ils répondent toujours aux mêmes codes : une liste de 4 noms présentant les détenus/protagonistes de la session hebdomadaire et la description d’une scène. Une construction répétitive qui permet de faire prendre conscience du quotidien récurrent de ces jeunes à la vie brisée.
On les voit s’animer face à l’auteur et leurs dessins, mais surtout face à leurs problèmes. Bien qu’il soit interdit de poser des questions sur la raison de leur détention, les secrets tombent tous seuls. L’atelier devient un lieu d’étalage et la rencontre avec Bast une forme d’exutoire pour ces jeunes qui s’ouvrent par le dessin. L’auteur s’efface la plupart du temps à leur profit, les laissant s’exprimer pleinement au fil des pages.
On ressent derrière ces moments de partage toutes la difficulté de l’expérience, cette complicité que l’auteur a développé avec ces gamins et aussi l’empathie qu’il a pu éprouver pour eux. Jafar, Jérôme, Will… ils nous ont touchés aussi à leur façon. Ils ne sont pas que des visages de papiers, ni même des statistiques : ils sont des êtres humains, avec leurs travers certes, mais aussi leur joie de vivre.

Beaucoup de questions et peu de réponses.

En introduction, Bast s’épanche en quelques mots sur les problématiques des prisons : surpopulation, vétusté, entretien… Il n’approfondit toutefois pas le sujet et ne prend pas parti, se contentant d’énoncer des faits en s’appuyant sur des données chiffrées.
S’il n’apporte pas de solution, il constate, s’interroge et pose des questions.

Mais c’est surtout la conclusion qui nous interpelle, et la postface rédigée par Gabi Mouesca (militant pour la cause basque et l’amélioration des conditions des prisons) ne fait que renforcer le débat : À quoi bon ?

Au travers de ces pensées, c’est une réflexion qui est ouverte sur la capacité à apporter quelque chose au quotidien des détenus. Les peines courtes (et malheureusement répétées), les instances de jugements, les transferts de mineurs à leur majorité sont autant de facteurs aggravant ne permettant pas d’aller au bout de ce processus de transmission.
D’un autre côté, éprouvent-ils l’envie d’aller plus loin ?
Salvateur pour les victimes, destructeur pour celui qui le subit, l’enfermement est-il une solution ou une erreur ? Qu’apporte-t-il dans la reconstruction et la pénitence de l’individu ?

« En chienneté, en chien quoi.
On est traité comme des chiens, ici. »

En chienneté n’est pas qu’un livre abordant le sujet des prisons, il est aussi à l’image du pont que le milieu carcéral essaie de créer entre deux mondes qui ne se côtoient pas. Des expériences comme ces ateliers se sont multipliées ces dernières années dans l’espoir d’apporter un nouveau souffle à des gens qui ont toujours vécu du mauvais côté de la barrière.
Une bande dessinée qui fait écho à David, qui intervient lui aussi dans les établissements pénitentiaires dans le cadre de son travail de bibliothécaire.

Pour prolonger l’expérience.

Pour l’auteur, il s’agit d’un ouvrage très différent par rapport à son œuvre et peut-être un tournant dans sa carrière.
Ce que nous pourrions vous proposer sur k.bd, c’est de rencontrer Bast autour de la superbe exposition scénographiée qui a été réalisée grâce au travail de Béatrice Raphaël et au soutien de l’association Et si rien d’autre n’avait d’importance de David Fournol (tous les détails ici, et les photographies par là). Une exposition itinérante qui devrait voyager entre Agen et Bordeaux de septembre à mi-novembre et qui sait… peut-être près de chez vous en 2014 ?

À lire aussi l’interview très intéressante de Bast sur le magazine Faces B.

Nous l’avons dit :
– Badelel : « Cœur contre cœur est une collection […] qui témoigne et qui s’engage tout en gardant une accessibilité au grand public. Le livre de Bast s’intègre complètement dans cette démarche : facile d’accès, il témoigne et il s’engage. »
– David : « Un album témoignage à la fois riche et modeste sur une parcelle de la vie de prisonniers. »
– David F. : « C’est plutôt très beau et totalement réussi et surtout jamais larmoyant. En fait le livre de Bast est juste, tout simplement. »
– Livr0ns-n0us : « Une fois cette BD refermée, c’est surtout l’injustice et la tristesse d’un système enfermant des enfants qui reste en tête. »
– Lunch : « Ce gamin qui ne dessinait que des femmes à poil et des bites, on trouve ça rigolo […] Et puis quand on apprend qu’il est là pour tentative de viol […] Doit-on pour autant le juger ? Et l’emprisonnement résoudra-t-il ce dérèglement si c’en est un ? »
– Mo’ : « En chienneté est un album à découvrir, ne serait-ce pour se rendre compte des conditions de détentions dans les quartiers de mineurs. »
– Zaelle : « En chienneté nous amène entre les murs d’une prison pour mineurs, et c’est encore une fois un titre passionnant. »

avatar lunch couleur transp

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Une réponse "

  1. […] aujourd’hui, Lunch propose une synthèse sur En chienneté – Tentative d’évasion artistique en milieu carcéral, témoignage de Bast… suite aux ateliers d’Ecriture et de BD qu’il a animé pendant 4 ans au au Quartier des […]

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