polina

En l’espace d’une petite dizaine d’années et quelques ouvrages forts, Bastien Vivès est devenu un auteur incontournable. Un de ceux sur lesquels il faut dorénavant compter. S’il a connu un vrai succès d’estime avec Le goût du chlore, c’est sans conteste son Polina qui lui a apporté la reconnaissance du public, de la critique (en obtenant deux distinctions des plus courtisées pour un auteur de bande dessinée : le prix des libraires 2011 et le grand prix de la critique ACBD 2012) et de ses pairs. Et ce, pour plusieurs raisons.

Zaelle estime, à juste titre, que Vivès possède deux atouts majeurs qui confirment cette reconnaissance : un dessin à part, beau, sur le fil, et un vrai talent de conteur. « Il raconte les petits riens de la vie, leur donne de la matière, de l’épaisseur, et au lieu de l’ennui il leur confère une aura superbe ».

J’ajouterai que sa maitrise de la narration, toute en impressions et en non-dits – « usant de pleins et de déliés qui confèrent à son graphisme les formes d’une calligraphie particulière » –  crée une proximité avec le lecteur, qui doit rapidement combler par lui-même les espaces (aussi bien narratifs qu’esthétiques) laissés libres par l’auteur. Cette manière de procéder favorise une vraie implication et de fait, une authentique complicité.

D’ailleurs Badelel, qui avoue ne pas aimer le travail de Vivès, reconnait avoir été subjuguée dès les premières pages. « On ressent la danse dans les traits plein de grâce de Vivès. Son dessin épuré reflète à la fois la rigidité de la discipline qui règne dans ce monde impitoyable, et prend à la fois toute la place de l’image, comme la danse prend toute la place dans la tête de Polina ».

Ce qui a interpelé Lunch, et demeure le coup de génie de Vivès, est cette faculté à « capter avec autant de raffinement l’expression de cette discipline complexe et élitiste ». Il est vrai que son trait subtil et gracieux y contribue fortement, parvenant ainsi « à rendre un visage expressif, à dépeindre une émotion, à donner un peu de poésie à un pas de danse ».

Que l’on soit homme ou femme, amateur ou non de danse classique, on s’identifie facilement et fortement à l’héroïne (Vivès s’est inspiré de la vie de la danseuse Polina Semionova). Ceci grâce à ce trait subtil et puissant, cette personnalité a priori effacée et pourtant très forte. Nous sommes littéralement séduits par Polina, à l’image de Bojinski lui-même.

Polina et Bojinski

Polina nous raconte le parcours d’une jeune danseuse russe qui, dès l’âge de six ans, réussira son concours d’entrée à l’école de danse de Bojinski, devenant dès leur première rencontre, l’élève modèle du redoutable maître. Elle poursuivera sa carrière au théâtre national géré par Mme Litvoski, mais ne s’entend pas avec cette dernière. Sa rencontre avec le chorégraphe contemporain Laptar lui fera définitivement quitter le monde de la danse classique. Une déception sentimentale l’amènera à fuir sur Berlin, où elle trouvera la gloire (internationale) au sein d’une troupe qui mêle danse et théâtre.

Si Bojinski a fortement contribué à son irrémédiable talent de danseuse, Polina s’est vite affranchie des codes traditionnels de la danse classique pour s’aventurer vers le conceptuel et la création théâtrale. Une preuve flagrante de son besoin d’émancipation. Pourtant, elle ne renie pas son passé et reviendra vers son mentor comme pour boucler la boucle et rendre son tribu à celui qui l’a formée.

Oliv’ a été transporté par l’émotion qui se dégage de cette composition séduisante. Il observe que cette relation maître-élève est le fil conducteur du récit. « L’auteur réussi à retranscrire l’effort et la douleur de cet art de la danse classique, contemporaine. Un art visuel où le charme des corps souples et sensuels sont mis en valeur par le dessin de Bastien Vivès, faisant ainsi ressortir l’émotion et toutes sortes de sentiments : de l’amour à la haine, en passant par la passivité ! ».

Il me semble que la relation entre Polina et Bojinski évolue rapidement en une sorte de lien filial, Bojinski devenant une figure paternelle (impression d’autant plus renforcée par l’absence du propre père de Polina), sévère et protecteur. Un ami y voit même une relation limite sado-maso. Je pense surtout qu’étant devenue adulte, le rapport de séduction s’en est trouvé modifié. La visite de Bojinski au ballet de Lapstar, ou le retour de Polina vers son maître peuvent être vus comme des signes de reconnaissance et une volonté de se faire mutuellement plaisir. Mais ce ne sont que des spéculations, la réalité du récit nous montre une relation chaste et respectueuse entre ces deux protagonistes. Cependant, les non-dits sont nombreux chez Vivès… Comme en atteste ce portrait du vieux Bojinski qui, en une seule case, dit beaucoup sur le changement de regard de Polina, sur le temps écoulé. « Une seule case qui parle tant, j’ai trouvé ça vraiment beau », nous dit Lunch.

Choco a été sensible à la dimension psychologique du récit mais estime que la dure réalité de la vie d’une apprentie danseuse n’est pas pleinement rendue : « Même si blessures, manque de sommeil, rivalités sont évoqués, je les ai trouvés un peu amoindris et la vie de Polina ne m’a pas semblé aussi « difficile » si je puis dire, que ce à quoi je m’attendais ».
Il est vrai que les événements (bons ou mauvais) semblent glisser sur elle, sans grandes conséquences. C’est sûrement cet air distant et résigné sur les choses (Champi parle d’intériorité) qui nous amène à penser ainsi.

Vivès est Polina

Pour Yvan, il ne fait aucun doute que Vivès se raconte à travers son héroïne. « Le ballet graphique proposé par l’auteur semble d’ailleurs faire écho aux paroles éclairées du professeur Bojinski : « Les gens ne doivent rien voir d’autre que l’émotion que vous devez faire passer. Retenez bien ça, Polina. Si vous ne leur montrez pas la grâce et la légèreté, ils ne verront que l’effort et la difficulté » ».

En effet, comme le souligne David, Polina n’est pas un livre sur la danse, mais sur la création et la transmission artistique. Qu’elle eut été chanteuse, actrice ou dessinatrice, les questions soulevées auraient été les mêmes. « Chaque élément joue son rôle dans les méandres de la construction de la vie artistique de Polina et de ce scénario où l’on se demande si l’auteur n’a pas laissé ses personnages décider pour lui. »

Mr Zombi fait un parallèle entre la grâce et la légèreté du dessinateur, et de la danseuse : « On a aucun mal à voir les personnages danser et prendre vie sous nos yeux. Son trait est fluide et donne l’impression de mouvement, on ressent bien l’émotion des personnages et les ballerines sont pleines de grâce ».

Champi a lui aussi perçu que ces variations de lignes (s’empâtant ou s’estompant) collent parfaitement aux variations des humeurs et des corps, comparant ainsi Vivès à Baudoin (le dessinateur de la grâce !). « Rythme ternaire où le blanc se fait corps, le gris abstraction, le noir pulsation. Avec en prime, par le jeu des épaisseurs, l’impression de croiser au détour de chaque page d’étranges idéogrammes cachés parmi les ombres ».

Bastien Vivès a su trouver les chemins adéquats entre ces deux disciplines. A priori distantes, le dessin et la danse partagent de nombreuses préoccupations artistiques : le mouvement, la mise en scène, le rythme, la composition, la rigueur structurelle… Entre la planche et les planches, Vivès a su admirablement mettre en perspective ces accointances.

avatar mitchul couleur transp

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  1. […] également l’avis à plusieurs mains de K.BD […]

  2. mokamilla dit :

    Je suis fascinée par la couverture de cette BD et à chaque fois que je la croise mon budget est trop serré pour me la procurer. Mais elle fera partie des incontournables de ma bibliothèque. Sans aucun doute !

  3. mitchul dit :

    Cet album doit en effet intégrer toute bonne bédéthèque qui se respecte. Niveau budget, je suis sur que tu peux le trouver d’occasion maintenant…

  4. […] chroniques : la chronique à plusieurs mains de kbd (regroupant les avis de David, Champi, Lunch, Badelel, Choco, OliV, Zaelle, Mr Zombi et Mitchul) et […]

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