abimedutemps

Les œuvres de Howard Phillips Lovecraft ont ceci de spécial qu’elles ne cessent d’intriguer et de fasciner depuis maintenant un siècle. Né en 1890, Lovecraft a développé un univers où se mêlent l’horreur, le fantastique et la science-fiction. Il a écrit plusieurs nouvelles et romans, une bonne partie de sa bibliographie alimente le « Mythe de Cthulhu » (terme utilisé la première fois par August Derleth). « Le monde du Mythe est le monde réel, mais des forces obscures et surhumaines, aussi puissantes qu’anciennes, y cherchent à rétablir leur ancienne domination sur l’humanité. L’une d’entre elles est Cthulhu, qui apparaît dans la nouvelle L’Appel de Cthulhu (1928) » (source Wikipedia).

L’univers a été décliné en jeux de rôle (à partir de 1981), jeux de société (à partir de 1987) et jeux vidéo (à partir de 1989). De nombreux auteurs se sont également inspirés de l’œuvre de Lovecraft en littérature (comme Stephen King et Maxime Chattam), cinéma (John Carpenter ou Sam Raimi), séries télévisées, bandes dessinées, musique… On ne compte plus le nombre d’adaptations qui ont été faites des œuvres de Lovecraft. Que dire de la dernière en date, parue chez Akiléos en début de mois ?

Dans l’abîme du temps reprend la nouvelle éponyme (The Shadow out of Time) publiée en 1935 qui est aussi l’un des derniers textes écrits par Lovecraft avant sa mort en mars 1937. Pourquoi ce choix de reprendre un des textes les moins représentatifs de l’œuvre de Lovecraft ? D’autant qu’I.N.J. Culbard (auteur britannique) connait bien l’univers auquel il se réfère puisqu’il a déjà réalisé deux autres adaptations de récits de Lovecraft : Les Montagnes hallucinées en 2011 et L’Affaire Charles Dexter Ward publié en 2012 ; les deux titres ont également été publiés chez Akiléos.

L’histoire se situe en 1935 et relate l’étrange expérience vécue par Nathaniel Wingate Peaslee, professeur de politique économique à l’université fictive de Miskatonic située dans la ville fictive d’Arkham (Massachusetts). Alors qu’il dispense un cours auprès de ses étudiants, Nathaniel est  victime d’hallucinations (visuelles et auditives). Le phénomène ne dure que quelques instants mais il est d’une telle intensité que Nathaniel perd connaissance. Il ne reprendra réellement ses esprits que cinq années plus tard pour découvrir que femme et enfant l’ont quitté, qu’il a perdu son emploi… Son médecin, et ami, semble être la seule personne qui le relie encore à sa vie « d’avant ». C’est aussi grâce à lui que Nathaniel découvre avec étonnement – et inquiétude – qu’il n’est pas resté passif durant ce laps de temps. Tout porte à croire qu’il a souffert d’un dédoublement de la personnalité. Il se serait tourné vers des ouvrages occultes (le Necronomicon notamment), aurait côtoyé d’éminents intellectuels et aurait entreprit quelques voyages aux quatre coins du globe. Il tente de reprendre le cours normal de son existence et saisit la moindre opportunité de comprendre ce par quoi il est passé, ce qu’il a vécu et ce que peuvent signifier ces cauchemars qui hantent chacune de ses nuits depuis son « réveil ».

« Supposons un instant que je ne rêvais pas.
Supposons que mon amnésie résulte d’un échange diabolique.
Supposons qu’une personnalité secondaire ait pénétré dans des régions inconnues et que ma propre personnalité ait souffert un déplacement.
Où était mon vrai moi les années durant lesquelles un autre retenait mon corps en otage ? »

Nous sommes cinq aventuriers à nous être embarqués pour cette étrange aventure. Parmi nous, un melting-pot rassemblant d’anciens amateurs de Lovecraft et d’autres qui n’ont jamais lu une de ses œuvres, des rôlistes et des non-pratiquants, des hommes et des femmes.

Concrètement : avons-nous aimé ou non ? Le constat est mitigé !!

Ce qui frappe en premier lieu, ce sont les rôlistes qui n’ont pu s’empêcher de se référer à des temps ancestraux où ils plongeaient corps et âme dans les univers lofcraftiens via notamment L’Appel de Chtulhu. « Le mythe de Cthulhu a ceci de passionnant qu’il regorge de créatures insondables, de Grands Anciens à la puissance tentaculaire et à la sapience infinie » explique Lunch. Ils sont certes partis dans cette lecture avec une certaine nostalgie mais équipés d’une bonne connaissance de ce monde fantastique. On pourrait résumer cela en un sommaire Ça passe ou ça casse !! Pour Champi, « le mérite de l’Homme de Providence [Lovecraft] est avant tout celui d’avoir créé un mythe, des créatures, un univers, que le jeu de rôle bien plus que les romans permettent de faire revivre avec intérêt ». De mon côté, j’ai mentionné certains titres issus de la bibliographie de Lovecraft mais effectivement, j’associe avant tout ce monde fantastique aux souvenirs de campagnes menées (Nightmare Agency par exemple) qu’aux heures passées à lire nouvelles et romans.

Que retenir de cette nouvelle adaptation ?

L’ouvrage de Culbard nous a surpris. Le rythme du scénario est assez lent et dépourvu (à une exception près) de toute scène d’action. Un constat fort se dégage à la lecture de nos chroniques respectives : les amateurs de Lovecraft ont visiblement plus profité de cette lecture puisqu’ils étaient en mesure de s’appuyer sur une bonne connaissance de l’univers et de certaines créatures. En effet, ce sont des éléments de compréhension sur lesquels I.N.J. Culbard ne revient pas (l’album ne contient ni annexes, ni notes de bas de page). Badelel et Choco parlent de l’amertume de n’avoir pu s’imprégner réellement de l’ambiance. A priori, Culbard a donc opté pour une adaptation fidèle du récit originel… récit qui, précisons-le de nouveau, s’inscrit dans un « Mythe » dont les fondations ont été posées bien avant sa publication en 1935. Une fidélité que Lunch lui reprochera également, pour d’autres raisons, puisqu’il a eu « l’impression de connaître tous les secrets de l’histoire [qu’il] n’en étai[t] qu’à ses prémisses ».

Selon Champi, c’est de talon d’Achille de la majeure partie des adaptations des romans de Lovecraft car « elles ont bien souvent comme critère commun d’être, au mieux, de stériles performances plastiques, et au pire de piètres illustrations d’un texte bien trop lourd ». Je crois que naïvement, le fait d’avoir énoncé dans ma chronique que « on trouve ainsi des références à une bibliographie de livres aussi fictifs qu’occultes : De Vermis Mysteriis, le Necronomicon » était une erreur puisque je mesurais mal l’importance de posséder de tels bagages avant de lire les chroniques de Choco et Badelel. La connaissance des œuvres de Lovecraft semble être une condition sine qua none pour apprécier à minima le travail d’adaptation réalisé par I.N.J. Culbard et pouvoir ainsi matérialiser toute l’étrangeté de l’ambiance et de la situation vécue par le personnage principal.

Quant à la forme de cet album, soulignons tout d’abord la qualité du travail éditorial réalisé par Akiléos. La couverture dont on contemple le travail de finition. Le choix d’un papier (mat et épais), la qualité de l’encrage… l’objet en lui-même est séduisant. Le lecteur est ensuite face à une ligne claire surprenante pour ce type de récit. Nous avons douté un instant qu’elle puisse retranscrire avec justesse toute la part horrifique de l’œuvre à laquelle elle se réfère. C’est le cas, en partie, et c’est bien là l’originalité de cet ouvrage. Cette ligne claire fait « contrepoint à la fantaisie (folie ?) du récit » (Choco) et c’est peut-être là ce qui sauve l’album. Au contraire, Lunch aurait apprécié un dessin plus mordant… plus en accord avec le style de Lovecraft.

Certes, elle s’adapte assez mal au « présent » de Nathaniel Wingate Peaslee (les dessins sont détaillés mais la raideur du trait « rend les scènes froides plutôt qu’inquiétantes » témoigne Champi, le manque d’expressivité des personnages). En revanche, cette ambiance graphique sert parfaitement les passages oniriques, les ciels étoilés et une certaine vision des créatures et architectures extra-dimensionnelles ; la mise en couleur sublime ces passages. La mise en page dynamique compense finalement l’absence de rythme dans le récit et permet au lecteur de ne pas stagner dans l’album.

Le sentiment dominant penche vers la déception. Nous serions tentés de vous inviter à (re)prendre les œuvres de Lovecraft plutôt que de vous y sensibiliser par le biais de leurs adaptations.

Badelel : « Je trouve l’ensemble à la fois lent (pas d’action, pas de flip, rien que le témoignage obscur d’une victime quelconque) et trop rapide (pas le temps de vraiment comprendre ce que ce Nathaniel essaie de nous expliquer) ».

Champi : « Est-ce encore la peine d’adapter du LOVECRAFT sans en modifier rythme et textes ? ».

Choco : « Je suis restée complètement extérieure à cette fiction quelque peu abracadabrantesque aussi froide que le vide cosmique auquel elle se réfère ».

Lunch : « Il manquait un petit brin de folie pour accentuer l’ambiance horrifique ».

Mo’ : « L’emploi d’un trait assez classique soulage grandement les propos et permet au lecteur de se concentrer sur le récit sans être mis à mal par une surabondance d’effets de style ».

Ainsi, nous concluons ce focus sur le catalogue Akiléos.
Toute l’équipe de kbd vous invite à visiter leur site mais aussi leur page Facebook où un concours est actuellement ouvert. Bonne chance à tous et surtout, bonnes lectures à vous !

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  1. […] Bruno Toulhoat), 2010 – Clef du Château rose, La (Matthieu Forichon), 2013 – Clues (Mara), 2008 – Dans l’abîme du temps (Culbard), 2013 – Héraklès (Édouard Cour), 2012 – Royaume d’Estompe, Le (Jean-christophe […]

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