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Petite leçon d’histoire

Le 6 août 1945 est une date historique à plus d’un titre. Pour le régime impérial japonais, c’est la fin des illusions d’hégémonie sur l’Asie. La défaite est cruelle. Le Japon est occupé par les Américains, une nouvelle constitution est imposée reléguant l’Empereur à un simple rôle représentatif. Le pays est en ruine. Pour les habitants d’Hiroshima, victimes de la première utilisation de l’arme nucléaire, cette réalité est bien pire encore : 75 000 morts au moment de l’explosion dont une majorité de civils, 50 000 décès dans les semaines suivantes… Quant aux autres, on estime à 250 000 environ le nombre de victimes directes mais le chiffre n’est pas arrêté. Pour la grande Histoire, cette date marque les derniers jours d’une guerre qui aura poussé l’horreur dans ses derniers retranchements.

A l’image du Japon, toute l’industrie de la bande dessinée nipponne est à reconstruire. Asphyxiée par la censure d’avant-guerre, condamnée par la pénurie de papier, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Mais qui peut se soucier de lire quand on cherche désespérément de la nourriture ? Pourtant, elle ne tarde pas à se relever car les lecteurs aiment toujours les petits personnages qui peuplent les mauvais livres des librairies de prêt et les théâtres itinérants du kamishibai. Parmi ces ouvrages bien souvent inspirés par les comics books, ils découvrent Shin Takarajima (La nouvelle île au trésor) d’Osamu Tezuka et Shishima Sakaï. Un succès immédiat. Nous sommes en 1947 et le manga moderne vient de naître. Dans ce contexte, un petit garçon rescapé d’Hiroshima trouve sa voie. Il deviendra mangaka et marquera l’histoire de la bande dessinée japonaise non par son génie mais par son message transmis à travers une œuvre singulière.

Parcours de l’auteur ordinaire d’un manga d’exception

Keiji Nakazawa est incontestablement un auteur représentatif de l’évolution du manga depuis l’après-guerre. Toutefois, au risque de vous décevoir voire de me faire copieusement insulter par le premier spécialiste de manga passant par ici, il n’avait ni le génie créatif d’un Tezuka ni l’âme révolutionnaire d’un Tatsumi. D’ailleurs, son parcours professionnel est dans un premier temps plutôt chaotique. En effet, en 1961, il tente sa chance à Tokyo, haut lieu de l’édition. Tous les plus grands noms de l’époque sont là-bas. Il veut devenir spécialiste de shonen manga. Comme la plupart de ses confrères, il fait ses armes d’auteur autour des magazines de publication, seuls véritables moyens de vivre de sa plume. Mais malgré quelques publications (Spark 1) dans des revues à moyen tirage, il vivote et revient à Hiroshima en 1966.

Toutefois Keiji Nakazawa porte en lui la cicatrice de la bombe. Son père, un de ses jeunes frères et sa sœur aînée sont morts dans l’incendie de leur maison qui a suivi l’explosion. Tout cela lui donne une inspiration différente. Après la disparition de sa mère, il écrit et dessine Sous la pluie noire, l’histoire d’un assassin tuant des Américains impliqués dans les bombardements. Il vient de trouver son sujet et surtout une façon d’extérioriser sa colère. Il met deux ans à faire publier son récit dans une revue pour adulte (1968) et continue son travail d’écriture d’histoires pour jeunes. Un an plus tard, il commence ses premières publications régulières dans le Jump, LE grand magazine de publication. Sa carrière est lancée.

En 1972, il évoque pour la première fois dans Ore Wa Mita (Je l’ai vu) son expérience du bombardement. Les éditeurs prennent alors conscience du potentiel du récit. L’année d’après, en 1973, la rédaction du Shonen Jump lui propose de développer cette histoire. Keiji Nakazawa créé alors Hadashi No Gen (Gen aux pieds nus).

L’œuvre d’une vie

Si certains auteurs sont les ferments de mouvements artistiques plus larges – comme Moebius ou Toppi évoqués brillamment par mes condisciples – d’autres sont au contraire les auteurs d’une seule œuvre. Keiji Nakazawa est assurément de cette seconde catégorie. Un détail cependant : Gen d’Hiroshima est aujourd’hui le seul manga de cet auteur publié en France (3 versions dont une de 1983 !). Ceci est un message subliminal aux éditeurs.

Gen d’Hiroshima
s’étend sur 2700 pages et représente 12 ans de travail. Aujourd’hui considéré comme une référence – Art Spiegelman, l’auteur de Maus, dit avoir été inspiré par ce dernier – cette œuvre cathédrale n’est pourtant pas sans défauts. Le dessin traditionaliste est très daté « années 70 ». On y distingue des décors ultra-réalistes et des personnages caricaturaux. Les positions, attitudes ou actions trop marquées comme ces fameux coups de poing évoqués par Mike, poussent presque Yvan à une forme de rejet de l’histoire elle-même. Pourtant, le récit s’attache à décrire une réalité forte. Et même si Champi trouve le ton du récit parfois exagérément mélodramatique, nos lecteurs s’accordent tous sur les qualités historiques de cette œuvre.

Outre le côté témoignage, Gen d’Hiroshima est très représentatif des grandes thématiques développées par les mangaka d’après-guerre. Elles forment encore aujourd’hui les bases du manga contemporain : pacifisme, humanisme, science, dépassement de soi, critique sociale et politique. On retrouve chaque aspect dans cette œuvre de Keiji Nakazawa. La critique virulente envers la classe politique a d’ailleurs précipité l’arrêt de la série dans le Jump par peur de la controverse dès 1974. 30 ans plus tard, le passé était encore sensible, surtout chez les conservateurs nostalgiques. Pourtant, la série continua jusqu’en 1985 à travers différents types de journaux – la plupart du temps de gauche et non spécialisés dans le manga – puis en version animé, pour devenir aujourd’hui une œuvre référence dans l’étude de la Seconde Guerre Mondiale pour les jeunes japonais.

Et peut-être est-ce là l’essentiel. Savoir que Gen d’Hiroshima fut écrit par vengeance et qu’il devint par la force de son message un outil d’éducation et de paix.

Nous l’avons dit :

Champi : « Gen d’Hiroshima n’en demeure pas moins un récit fondamental dans l’histoire du manga au Japon et dans le reste du monde. »

Yvan : « En faisant abstraction de l’insuffisance du dessin manga des années 70 à se prêter à ce type d’histoire, on ne peut néanmoins s’empêcher de reconnaître le côté poignant de l’histoire et l’honnêteté de l’auteur vis-à-vis du militarisme, de la politique et de la société japonaise. »

Mike (grand compère d’IDDBD) : « (…) lisez Gen d’Hiroshima. Ne serait-ce que pour savoir à défaut de ne pas oublier… »

David

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  1. […] également l’article sur le blog de K.BD […]

  2. […] octobre 1963 – 24 août 2010) – Jacques MARTIN (25 septembre 1921 – 21 janvier 2010) – Keiji NAKAZAWA (14 mars 1939 – 19 décembre 2012) – Eddy PAAPE (3 juillet 1920 – 12 mai 2012) – […]

  3. […] en parlent : KBD, Frédéric Baylot, […]

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