fred

Aujourd’hui, la nostalgie est à l’honneur, puisque Fred fut l’un de mes tous premiers contacts avec l’univers de la bande dessinée.  Philémon faisait partie de ces quelques titres que je piquais en douce dans la bibliothèque paternelle.

Voilà un auteur qui a marqué le monde de la BD. Par son esprit farfelu et déconstruit, il aura même démonté les cases jusque dans leurs formes, déjouant les codes de la bande dessinée. Sa méthode de travail spontanée le pousse à toutes les malices, qu’elles soient scénaristiques, graphiques ou les deux. Photomontages, mises en abyme, références artistiques et littéraires à outrance… Il joue avec les mots, avec les supports et surtout avec les lecteurs. « Une âme d’enfant dans un corps de bûcheron » nous dit Mitchul, « un bonheur pour nos cerveaux englués de réalité visqueuse » reconnaît David.
Et le plus fou dans tout ceci, c’est qu’il embarque le lecteur dans ses histoires avec une facilité déconcertante là où la raison devrait nous arrêter ! Lunch est admiratif : « lui-même magicien des mots et des situations, [Fred] parvient à nous transporter dans l’onirisme le plus loufoque qui soit, celui-là même qu’on ne croirait trouver qu’au fond de son lit, bercé par un sommeil profond fait de rêves sans fin ».

Frédéric Othon Théodore Aristidès de son vrai nom, Fred (c’est quand même vraiment plus court) nous a quitté le 2 avril 2013, juste assez tard pour qu’on ne croie pas à une nouvelle blague de sa part. Poète de l’absurde qui trouve l’inspiration dans son bain (il ne prenait jamais de douche, c’était beaucoup trop rapide), on se souvient de lui comme étant l’un des rares auteurs à avoir été doublement consacré à Angoulême : le Grand Prix en 1980 et l’Alpha’Art en 1994 pour L’histoire du corbac aux baskets.

Ses premières publications sont des dessins humoristiques parus en 1946 dans OK, alors qu’il a seulement 15 ans. Il participe ensuite à de nombreux magazines et journaux parmi lesquels on compte notamment  Ici Paris, Paris Match, France Dimanche, France-Soir, Punch ou The New Yorker.
Cofondateur de Hara-Kiri aux côtés de François Cavanna et du Professeur Choron en particulier, il en assure les 60 premières couvertures. C’est aussi là qu’il publie Les petits métiers, Tarsinge l’homme zan, Le Manu manu et Le petit cirque, qui restera son chef d’œuvre, même dans le cœur de son auteur.

A la fin de Hara-Kiri, il propose L’histoire de la clairière aux trois hiboux au journal Spirou qui le rejette. C’est finalement Goscinny qui saute dessus pour Pilote. Philémon est né, et il ne plaît pas vraiment au public qui mettra quelques temps à le digérer avant de finalement le porter aux nues. Du coup, il met le dessin de côté à regret, offrant ses scénarios à Mézières par exemple (La vengeance du pharaon), ou encore à Alexis pour Timoléon. Pour autant, il n’arrête pas complètement le dessin, puisqu’en plus de poursuivre Philémon, il écrit également Le fond de l’air est frais, Y’a plus d’saison ou encore Magic Palace Hôtel.

Il signe également quelques chansons dont le titre éloquent chanté par Jacques Dutronc, Le fond de l’air est frais (et tous en chœur : « laïho, laïho…. ») et quelques scénarios de courts-métrages (Le retour de Martin Guerre). Son seul long-métrage, L’autobus de la haine, n’a jamais abouti.
Les années 1980 voient arriver les Humoristes Associés (H.A.) avec lesquels Fred participe à quelques recueils thématiques.

Une grave dépression le conduit en hôpital psychiatrique. Un séjour qui lui inspire L’histoire du corbac aux baskets, l’œuvre qui le mènera à nouveau vers une consécration angoumoisine. En 2012, le festival lui consacre une exposition, Fred l’enchanteur, à l’Hôtel Saint-Simon lors de laquelle il annonce vouloir clôturer Philémon dans un dernier album. Il a tout juste le temps de tenir sa promesse avant de rendre son dernier souffle.

Philémon est sa seule série au long cours et reste l’œuvre de sa vie. Commencée dans Pilote (épisodes regroupés dans l’album Avant le A), elle est éditée pour la première fois en 1972 avec Le naufragé du A et s’est clôturée 41 ans plus tard avec son seizième tome Le train où vont les choses.
On y retrouve Philémon, l’ado à la marinière trop courte et aux pieds nus, et ses aventures abracadabrantes dans le monde parallèle des lettres de l’Océan Atlantique. Hé ben oui, sur toutes les mappemondes, les îles en forme de O, C, E, A, N, A, T, L, A, N, T, I, Q, U et E sont bel et bien représentées entre l’Amérique et l’Afrique ! Et pour s’y rendre, il suffit d’un peu d’imagination et d’un soupçon de folie ! Un esprit très enfantin que j’ai, pour ma part, retrouvé dans les albums de Claude Ponti.

C’est ainsi que Philémon, parti chercher de l’eau dans un vieux puits, se retrouve sur les rives du A de l’Océan Atlantique par un enchainement d’événements tout à fait burlesques, et y retrouve Barthélémy le puisatier, disparu 40 ans plus tôt en creusant un puits.
Naufragé depuis tout ce temps sur le A, Barthélémy fait visiter à Philémon les particularités invraisemblables de ce drôle d’endroit. Des plantes-horloges, des centaures, des arbres à bouteilles, des cabanes qui poussent, des lampes naufrageuses, une bouteille-navire… Nous voilà rapidement dans le bain ! En quête d’un chemin de retour vers notre bon vieux monde, Philémon et Barthélémy entreprennent la première de leurs aventures communes au pays des lettres de l’Océan Atlantique. Des aventures qui se poursuivront pendant quinze tomes (le tome 11 – ou 0 – est un peu particulier de ce côté-là).
A leurs côtés au fil des histoires, l’oncle Félicien est un érudit ès passages interdimensionnels, l’âne Anatole mange des chardons euh… des hérissons et Hector, le père de Philémon, la bouée de sauvetage des lecteurs les plus rationnels, fait preuve d’un éternel scepticisme. Ce dernier ponctue ses apparitions de grandes réflexions philosophiques telles que (et ça devrait vous rappeler quelque chose) « Hum ! », « Le fond de l’air est frais » ou encore « Y’a plus d’saison ».

On y retrouve une foultitude de références, empruntées à divers artistes et auteurs, y compris à Fred lui-même (comme le Manu-Manu par exemple). Fred y malmène toutes les conventions du 9° art comme celles de notre bonne vieille société.
Au fil des volumes, Fred joue avec ses cases, les intégrant directement à ses histoires. « Il tord les cases, crée parfois un jeu interactif où Philémon sort de sa vignette pour aller redresser la case suivante qui est tombée » (Mo’).

Lunch : « Il en résulte une lecture à l’inventivité jouissive qui se boit comme du petit lait. Alors buvez-en ! »
Mitchul : « Cet album (et par extension la série) dégage une poésie du verbe et du trait unique, rarement égalée depuis. »
Mo’ : « J’ai été charmée par cet univers à la fois tendre et poétique, où les différents éléments narratifs sont introduits avec beaucoup d’humour et de finesse. »
Et moi : « J’ai retrouvé Philémon avec grand plaisir ».

Badelel

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  1. […] (3 juin 1946 – 14 septembre 2011) – Didier COMÈS (11 décembre 1942 – 7 mars 2013) – FRED (5 mars 1931 – 2 avril 2013) – Paul GILLON (11 mai 1926 – 21 mai 2011) – Jean […]

  2. john warsen dit :

    Je redécouvre les couvertures d’Hara Kiri grâce à ce somptueux recueil
    http://www.glenatbd.com/bd/la-gloire-de-hara-kiri-9782723498432.htm
    Merci pour votre blurg, très bien fréquenté.

  3. John warsen dit :

    C’est ce que prétendent tous les geeks (bédéphiles et autres…) avant de découvrir, parfois bien tard, que la Réalité, c’est ce qui fait du bien quand on éteint l’ordinateur.

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