comes

Le 7 mars 2013, nous apprenions le décès de Didier Comès… Didier Hermann de son vrai nom. Né soixante-et-onze ans plus tôt dans une petite commune wallonne, il nous a quitté en laissant derrière lui une œuvre qui fait trace. Après une première expérience de dessinateur industriel, il vient à la bande dessinée en 1968. Il publie alors dans Pilote, c’est d’ailleurs dans cet hebdomadaire que les lecteurs découvriront Le dieu vivant (première aventure d’Ergün l’Errant). Il entre ensuite dans l’équipe du périodique Tintin puis dans celle de la revue mensuelle (A suivre) des éditions Casterman. Cette collaboration lui permet de publier Silence en 1979, une œuvre magistrale qui avait déjà fait l’objet d’une synthèse sur kbd en juin 2010. Cet ouvrage en noir et blanc marque un tournant dans l’œuvre de Comès. L’auteur adopte définitivement un style personnel au travers d’atmosphères fantastiques rurales réellement envoûtantes. Silence marque également le début d’une longue collaboration entre Casterman et Comès : La Belette en 1983, Eva en 1985, L’arbre-Cœur en 1988, Iris en 1991 et La maison où rêvent les arbres en 1995, Les larmes du tigre en 2000. Des œuvres plus ou moins connues du grand public.

Quiconque a lu Silence ou La Belette a certainement ressenti cette forme d’oppression face au calme qui surgit après une bourrasque de vent. Comès, le Maître du contraste qui a su nous prouver à maintes reprises qu’il était capable d’emprisonner la lumière dans l’épaisseur d’un feuillage, de capter l’étincelle d’un regard. Ce sorcier de l’art séquentiel prend ainsi possession de ses lecteurs dès que ceux-ci s’immergent dans ses univers.
Dès le début des années 2000, il s’attache à donner davantage de lisibilité à ses œuvres. Lors d’une rencontre avec Michel-Edouard Leclerc en octobre 2001, Comès explique que cette recherche de lisibilité était devenue pour lui une obsession : « Même s’il y a plusieurs niveaux de lecture, le lecteur doit pouvoir transformer son côté passif en côté réactif. La partie la plus importante pour moi, c’est le blanc entre les deux cases. C’est là qu’on ouvre son propre imaginaire et que, somme toute, on crée l’histoire à sa manière » (source : Itinéraires dans l’univers de la bande dessinée publié chez Flammarion en 2003).

En 2012, l’Exposition « A l’ombre du silence » est proposée à Liège, dans sa région natale. Cette superbe rétrospective voyagera ensuite et se posera notamment au Festival International de la Bande Dessinée (Angoulême) en janvier 2013. Juste retour des choses pour cet artiste que le FIBD n’avait récompensé qu’une seule fois en 1981 pour son Silence. Plusieurs d’entre nous ont ainsi pu en profiter et se laisser guider par les panneaux thématiques qui jalonnaient la visite :

  • SORCELLERIE, CHAMANISME, ANIMISME ET NATURE. De Silence aux Larmes du Tigre en passant par La Maison où rêvent les arbres, L’Arbre-Cœur et bien sûr La Belette, la majeure partie des albums de Didier Comès se rapporte à la nature et à l’animisme. Sorciers, chamans, rebouteux et ruralité constituent une sorte de trame de fond du récit. Car le fantastique de Comès se nourrit du contact des quatre éléments. Il n’est jamais urbain. Il est terrien, tellurique.
  • FEMME ET EROTISME. Après Silence et La Belette, Comès court le risque d’être définitivement vu comme le dessinateur de la sorcellerie et de la vie rurale. Une sorte de Servais qui aurait exploré le versant occulte de la campagne. Pour rompre avec cette image, il écrit un huis-clos aussi puissant que dérangeant, Eva. Mais la fascination de Comès pour la femme ne s’arrête pas à cet exercice. Qu’elles soient brunes ou blondes, les héroïnes de ses histoires dégagent un mélange de mystère et de force tellurique. Reliées à la terre et au vivant, ce sont elles, toujours, qui dépassent leurs fragilités assumées pour donner l’exemple à l’homme.

Alors après Silence et Dix de Der, et vu que les références convergent abondement vers cet album, place à La Belette pour ce focus sur Comès.

Anne et Gérald Valentin viennent d’acquérir une maison de campagne à Amercœur, un petit village perdu dans les Ardennes. Très vite, l’arrivée de ces citadins attire l’attention. Personne à Amercœur ne voit d’un bon œil l’arrivée de ces étrangers de la ville, d’autant que Pierre, leur fils unique, est étrange. Ce bel adolescent ne souffle mot, il est autiste. Les visites incongrues se succèdent chez eux, à commencer par leur voisin, un homme bourru. Mais il y a aussi le curé qui témoigne d’une bienveillance exacerbée à l’égard d’Anne et d’une animosité très prononcée pour son mari. Il y a enfin la Belette, une belle et mystérieuse femme qui ne cache ni son attrait pour Pierre ni son intérêt pour la grossesse de la citadine.

Au cœur de ce décor rural, les angoisses d’Anne vont être réactivées. L’apparition d’un horrible rôdeur derrière ses fenêtres, la vue de la tête décapitée de leur jeune bouc, les bruits de pas dans le grenier…

Un thriller qui se déroule dans la campagne ardennaise. Sous la plume de Comès, le lecteur est loin des décors champêtres et se confronte plutôt à des atmosphères hitchcockiennes. Cet ouvrage contient les principaux sujets de prédilection de l’auteur, à commencer par l’intrigue qui se déroule dans un huis-clos pesant mais également la présence d’un individu atteint de handicap qui semble être à la merci des autres protagonistes et le recours à des pratiques chamaniques qui vient tordre la réalité décrite en lui imposant des événements surnaturels auxquels nous sommes peu habitués. Lunch et Legof se montreront critiques quant à la consistance du scénario, l’un énonçant une certaine forme de stéréotypie dans la manière de traiter le sujet et parle d’ « un plaidoyer risible mais qui reflète bien le conservatisme des anciennes générations (nous compris) », l’autre regrettant quelques passages assez convenus et qui malmènent le rythme narratif.

Pourtant, nous avons tous souhaité mettre en avant cette tension qui envahit irrémédiablement le lecteur. L’effet est presque jouissif sur le lecteur. Mitchul explique d’ailleurs que « le graphisme de Comès joue de ce contraste fort du noir et blanc strict. Influencé par Pratt, Tardi ou Munoz, il possède toutefois une forte personnalité. Aucunes droites, toutes les lignes sont courbes, flottantes. Cette impression de fait à la main levée confère un charme particulier à l’esthétique de Comès ». Une « ambiance délétère et menaçante », pour reprendre les termes de Choco, qui force le lecteur à rester sur le qui-vive durant toute la lecture.
Cependant, le manque de fluidité dans les illustrations est un grief qui revient souvent dans nos différents articles. Ce défaut disparaîtra peu à peu des albums ultérieurs de Comès ; pour preuve, on ne retrouve pas cette remarque dans la synthèse de Dix de Der. La Belette nous amène tantôt à découvrir des scènes sublimes où l’on voit apparaître la nature dans toute sa splendeur. A contrario, les visages des personnages et leurs attitudes corporelles sont souvent figés, ce qui contraste avec d’autres scènes qui révèlent « également une subtile utilisation des aplats de noir » (Badelel) et convient le lecteur à faire une plongée immédiate dans ce récit étrange et fascinant.

Au final, c’est l’impressionnante force suggestive des dessins qui nous a marqués et nous a fait apprécier cet album.

On l’a dit dans nos chroniques :

Badelel : « Le dessin de Comès ne laisse pas indifférent, à la fois très caractéristique de ces années-là et à la limite de l’expérimentation graphique »,

Choco : « Les grands aplats de noir accentuent le poids de l’intrigue, les paysages se veulent oniriques tandis que les personnages se parent d’une esthétique androgyne »,

Legof : « Comès arrive à subtilement modifier l’ambiance de cette arrivée dans le village pour la transformer en une multitude d’histoires parallèles qui vont refléter les tracas de chacun »,

Lunch : « Le scénario connaît une véritable montée en puissance qui ne manquera pas de nous saisir par son effroyable final »,

Mitchul : « Ode à la nature, aux richesses insoupçonnées de la terre face aux comportements inconscients et destructeurs de l’être humain, La belette est un récit à part, envoûtant, parfois dérangeant, mais jusqu’au bout fascinant »,

Mo’ : « On est là, perdu au milieu des champs, ça pue la poisse et le mauvais sort mais on a malgré tout envie d’explorer les bosquets, de franchir les collines pour voir ce qui se cache derrière ».

Mo'

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Une réponse "

  1. […] Gilles CHAILLET (3 juin 1946 – 14 septembre 2011) – Didier COMÈS (11 décembre 1942 – 7 mars 2013) – FRED (5 mars 1931 – 2 avril 2013) – Paul GILLON (11 mai […]

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