Punkrockjesus

25 mars 2019. Ophis annonce J2, un nouveau programme de télé-réalité pour le moins polémique : la société compte cloner Jésus et le faire grandir sous leurs caméras. Les extrémistes religieux hurlent au blasphème, mais c’est un très bon moyen pour faire grimper les audiences. Né d’une vierge recrutée sur casting, Chris, V2 du messie, fait son entrée dans le monde et sur tous les écrans américains. Mais même le plus huilé des programmes télé ne peut rien contre le libre-arbitre.

Ce comics signé Sean Murphy (notamment dessinateur de Joe l’aventure intérieure ou d’un épisode d’American Vampire Legacy, et également auteur d’Off Road) est aujourd’hui présenté comme son œuvre phare, et sa publication en France par l’excellent éditeur Urban Comics en septembre dernier aura sans nul doute marqué l’année 2013, avec un succès critique et publique presque unanime.

Diatribe contre l’extrémisme religieux et la société de divertissement dans laquelle nous baignons déjà, Punk Rock Jesus ouvre le bal des lectures du mois de janvier sur k.bd, autour du thème « critique de la société et anticipation ». Car bien plus que de la simple SF, l’anticipation est un excellent moyen pour un auteur de mettre en exergue les failles et dérives de notre monde moderne, en nous obligeant à nous projeter dans les drames qu’elles pourraient provoquer.

Et force est de constater que les avis sur ce titre au sein de l’équipe sont très contrastés.

Parlons d’abord des personnages. Lunch trouve que Chris, le héros, « manque de poids », et qu’on « s’attache peu aux personnages », qui sont « décourageants ou détestables pour la plupart, ou quasiment insignifiants pour d’autres ». Seul Thomas McKeal trouve grâce à ses yeux, et c’est aussi l’avis de Badelel, pour qui son histoire « empêche de tomber dans l’ennui profond ».

Pour David au contraire, ces « personnages-clichés se révèlent être particulièrement pertinents » pour appuyer la démarche de l’auteur : « grossir le trait pour dénoncer ». Et pour lui « contrairement à ce que l’on pourrait penser, le personnage de Chris n’est pas véritablement un personnage principal. Il joue plutôt le rôle de plaque tournante. »

Yvan les trouve lui « complexes et particulièrement attachants », des termes également utilisés par Champi et moi-même. Ce dernier trouve d’ailleurs que « les près de 300 pages du récit ne sont pas de trop pour suivre leurs évolutions successives » et j’ajoute que « l’auteur a un talent dingue pour développer au compte goutte » les relations entre les personnages. Pour Choco chacun « apporte une vision, une sensibilité différente quant aux écueils qui se présentent. On s’attache à chacun d’eux, on tremble pour eux. On les voit évoluer avec crainte ou plaisir. Et on s’attend forcément à une fin dramatique. »

Les rédacteurs résument ainsi leur propos :
Choco : « L’auteur nous invente ici un récit d’anticipation qui a tout d’une charge virulente contre la religion, ses dérives sectaires et contre la société du spectacle qui met en scène l’individu. »
Champi, qui rapproche ce titre de Transmetropolitan : « La plupart des situations sont suffisamment crédibles pour nous offrir une vue plausible – et ô combien inquiétante – de l’avenir. »
Zaelle : « Fable moderne et violente critique de la société américaine et de l’extrémisme religieux ».
David : « Comme toute bonne œuvre d’anticipation, Punk Rock Jesus n’est pas un outil de prédiction mais un moyen détourné pour parler de notre société contemporaine… »
Nico : « Cet album est ni plus ni moins qu’une diatribe contre le Catholicisme et surtout contre cette image de l’Amérique puritaine  et souvent républicaine qui utilise régulièrement les médias comme un outil de propagande. »

Sean Murphy a des choses à dire, et comme l’ont relevé plusieurs rédacteurs, c’est aussi son cheminement intérieur que l’auteur nous raconte, puisque cette histoire a accompagné son choix de devenir athée. Pour Nico c’est un des ingrédients qui rendent cet album « très réussi ».

Pourtant Lunch a eu « l’impression à la lecture que l’auteur tâtonnait avant de trouver le bon propos », et la thématique ne « paraît pas pertinente » à Badelel, qui trouve l’idée de ressusciter Jésus « inutile », et celle d’en faire une émission de télé-réalité « stupide ». « La démarche même de l’auteur » lui « paraît complètement à côté de la plaque, ce qui explique très certainement tous les défauts de l’album ». Elle regrette aussi que « les points de vues autant scientifiques que créationnistes soient stigmatisés voire complètement caricaturés. » Elle a cependant apprécié que « derrière le thème de la religion et du fondamentalisme, se cachent également une condamnation des excès de la télé-réalité et une mise en exergue des enjeux écologiques (même s’ils sont largement mésestimés et caricaturés). »

Le duo Lunch/Badelel n’a à nouveau pas épargné le scénario, Badelel le trouve « bourré d’incohérences », avec des « évènements prévisibles » et des « rebondissements » inexistants. Elle trouve quand même que « la description de la vie sur l’île de J2 et toutes les vacheries de Slate sont un pur délice pour qui aime les situations oppressantes et révoltantes. » Et si Lunch trouve l’idée de la génétique pour un come back christique « amusante et plutôt bien trouvée », le pas franchi n’est pas « si important que l’on pourrait le croire. »

Pour Livr0ns-nous au contraire, le scénario est « ô combien génial et délicieusement iconoclaste ». Elle salue « l’équilibre parfait entre dénonciation et intime ». David trouve que Punk Rock Jesus est « une histoire bien pensée où moments d’actions pures et phases d’introspection s’alternent avec un certain équilibre, les rebondissements ne manquent pas pour accompagner le lecteur ». Pour lui ce titre est surtout « une tentative d’exploration de la nature humaine ».
Yvan salue les « flashbacks distillés avec intelligence », et c’est à mes yeux « un one-shot violent, sombre, sans concession et incroyablement bien écrit » qui « n’en oublie pas pour autant d’être blindé de scènes d’actions explosives ».

Champi note « qu’en prenant le temps de construire et de développer son récit qui s’étend sur près de 40 ans (en comptant les flash-back à Belfast), MURPHY scrute chaque germe placé au cœur de chaque personnage, et les fait croître et évoluer au gré des événements. » Et pour Choco « voilà une histoire qu’on ne lâche pas dès l’instant où l’on découvre le piège médiatique dans lequel les personnages sont engagés. »

Plusieurs rédacteurs ont aussi noté l’importance de la musique dans ce titre. Pour Nico « c’est un autre vecteur utilisé par Sean Murphy pour faire passer le message de liberté et de rendre le personnage de Chris encore plus révolté, plus écorché que jamais ». Lunch pense quand même que « s’ils amorcent bien les scènes, souvent dans l’action, il ne faut pas pour autant les mettre en boucle le temps de la lecture (et surtout si on n’aime pas le métal, le punk et les chanteurs qui font du bruit). »

Graphiquement, le titre a presque fait l’unanimité.
Choco : « L’énergie, le dynamisme, la rage désespérée qui transpirent de cette histoire se retrouvent avec brio dans le somptueux dessin de l’auteur. »
Champi : « Graphiquement, le travail est de toute beauté : un noir et blanc parfaitement maîtrisé qui lorgne parfois vers Frank MILLER (rien que ça !), et une extrême richesse dans les détails et les compositions. »
Zaelle : « Le dessin de Sean Murphy est encore plus beau et maîtrisé qu’auparavant, racé et bourré d’énergie. »
Yvan : Le « trait nerveux et précis (du dessinateur) insuffle une énergie incroyable à ce récit et secoue de la première à la dernière page. »
Livr0ns-nous : « Ça déménage ! Le noir et blanc est virtuose, le trait vif, agressif, tout en mouvement »
Badelel :« Le dessin est super classe, les visages expressifs, du mouvement et de la violence. »

On sent peut-être Lunch un peu moins enthousiaste, il note en tout cas que « si le trait est dynamique et assurément typé comics, s’appuyant sur des profils de visages assez carrés, l’influence du manga n’est jamais très loin, et notamment si l’on considère la tête de Chris version punk. »

Un bilan tout en contraste donc. Lunch, chez qui le titre n’a pas su « générer d’intérêt véritable », aurait aimé « plus de maturité dans le récit et des personnages plus forts ». Badelel avoue que « cette BD a au moins eu le mérite de provoquer chez elle un certain mal-être et des sensations ambigües ». David met un bémol sur la « glorification de la science moderne » vers laquelle tend parfois l’auteur mais juge quand même le titre « sacrément fort ». Pour Livr0ns-nous par contre c’est « un sans faute », pour Nico « un des meilleurs albums de l’année 2013 », pour ma part je le qualifie de « vraie bombe, à découvrir absolument ». Champi est un peu déçu par la fin, mais juge quand même que c’est « une lecture dont il serait dommage de se priver. » Et Choco, enfin, qualifie l’ouvrage de « véritable claque ».

Zaelle

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  1. John warsen dit :

    …et que dire des hachures quasi-obsessionnelles sur le nez des personnages, des faiblesses du dessin de Sean Murphy révélées par l’absence de couleur, et de l’outrance supposée volontaire du propos ? Prions pour que les tâcherons d’Hollywood n’en fassent pas un ghosbuster avec Nicolas Cage…

    • Badelel dit :

      Oh ! Plus virulent que moi ? Est-ce possible ??? Cela dit, j’ai quand même trouvé le dessin très agréable de mon côté (fallait bien lui trouver un intérêt, à cette BD).

    • Nico dit :

      Je vous rejoint sur un point. Moi aussi je déplore que l’album ne soit pas en couleur. Il aurait pu également ne réaliser que quelques pages, histoire de montrer qu’il est aussi capable de ça ! Et d’ailleurs à ce sujet, les 3 premiers numéros devait être colorisés, mais il a eu apparemment un malentendu avec l’éditeur. Vertigo qui, au passage, lui a imposé un nombre de 6 numéros pour dérouler son scénario. Sympa les gars…

      En revanche, je vous trouve un peu dur lorsque vous dites que ce manque de couleur révèle les faiblesses du trait de Sean Murphy, surtout que lorsque l’on voit les couvertures et les illustrations couleurs qu’il est capable de faire, on se dit qu’il n’est pas manchot dans cet exercice. Et puis honnêtement je ne pense pas que l’on puisse juger de la qualité d’un dessinateur sur sa faculté à mettre de la couleur. Cela reviendrais à renvoyer des gens comme Hugo Pratt (aquarelliste de génie mais adorateur du noir et blanc), Frank Miller ou encore Milton Caniff au rang d’auteurs de second ordre. Avouez que ce ne serait pas très sérieux. ^^

      • john warsen dit :

        Les bons chrétiens, et une bonne partie des mauvais, ont cette phrase que je n’ai jamais vraiment comprite : « Qui aime bien châtie bien » ; je tolère mes propres commentaires comme la manifestation de l’esprit de revanche des non-créatifs sur ceux qui osent, donc il faut relativiser mes propos. Si je ne me la pète pas dans des comm’ de blog, où vais-je me la péter ?
        Disons que j’ai trouvé certaines planches moins équilibrées, en particulier dans l’expression des visages, que ce que Murphy a pu faire sur Hellblazer, American Vampire ou Joe The Barbarian, et qui était un peu moins flagrant du fait de la mise en couleur.
        Le truc qui se passe, c’est aussi que les coloristes de maintenant utilisent tout un tas d’effets, de filtres, de transparences qui font qu’il est inhabituel de voir du Noir et Blanc autrement que comme un rough, une maquette du résultat final, surtout dans le comic US.

  2. John warsen dit :

    En fait, j’ai bien aimé l’esprit global de l’album, et je l’ai fait lire à mon fils de 21 ans qui en a pensé pis que pendre, pour les raisons évoquées dans votre article. Et j’ai écrit Ghostbuster au lieu de blockbuster dans mon comm précédent, confusion fréquente chez la personne âgée cyberdépendante.

    • Lunch dit :

      J’avais bien saisi ça pour blockbuster, j’ai trouvé la métaphore intéressante d’ailleurs !
      Concernant Punk Rock, je crois que ce qui m’a le plus dérangé c’est justement cette « outrance supposée volontaire », cette démarche de l’auteur de « s’essayer à l’athéisme pour voir si c’est mieux que d’être croyant ». Certes, ça montre un état d’esprit difficile à comprendre de l’autre côté de l’Atlantique, mais je crois savoir qu’ils sont un peu bizarre aux USA.

      • john warsen dit :

        Oui, Les Pères de la Nation avaient emmené dans leurs bagages un héritage culturel très imagé, qui n’a jamais été vraiment remis en cause depuis. La laïcité n’est pas en odeur de sainteté chez eux, c’est le cas de le dire. Moi-même, cet été dans l’Utah, je suis tombé sur un Mormon plus qu’épanoui, et dans un moment de faiblesse, j’ai failli me laisser convaincre d’essayer de troquer mon doute contre sa foi, mais ma femme n’était pas d’accord pour que je lui fasse 6 gosses de plus et qu’on passe tous nos week-ends à l’église.

        • Badelel dit :

          Un collègue de fac qui avait passé un an aux States avait relaté d’un détail incongru qui explique la démarche de Murphy (mais qui ne me parait pas plus pertinente pour autant) : là-bas, on n’est athée que par conviction et par opposition. Être athée par manque de foi ne peut même pas être envisagé.

          • john warsen dit :

            Je peux d’autant plus concevoir que le manque de foi passe là-bas pour un défaut de constitution, un manque d’éducation ou une tare génétique, du fait que la religion y soit enseignée dans les écoles et les universités.

  3. […] également l’avis à plusieurs mains de K.BD […]

  4. […] comics, 2011 – Massive, The (Brian Wood/Garry Brown/Kristian Donaldson), Panini comics, 2013 – Punk Rock Jesus (Sean Murphy), Urban Comics, 2013 – Shooting war (Anthony Lappé/Dan Goldman), Les Arènes, 2008 – […]

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