Prophecy

Les incivilités existent depuis l’aube du monde. La population étant en pleine expansion, celles-ci se multiplient… la criminalité augmente.
Avec l’avènement des technologies de communication, se sont des délinquants d’un genre nouveau qui voient le jour et exploitent au mieux ces outils inédits pour parvenir à leurs fins.
Le piratage est l’un de ces fléaux des temps modernes, porté par l’informatisation à outrance qui finit par estomper les limites de la légalité sous le masque pernicieux de l’anonymat : c’est « l’écran isoloir ».

Derrière une réalité intrinsèque… place à l’anticipation…
À Tokyo, un département de police a été créé pour lutter contre cette cyber‑criminalité grandissante. Dirigée par le Lieutenant Erika Yoshino, la brigade d’intervention piétine sur une enquête plus sérieuse qu’à l’accoutumée : un dénommé Paperboy – appelé ainsi car il porte un journal masquant son identité – se sert des réseaux sociaux pour poster des vidéos annonçant aux internautes ses méfaits à venir. Incendie, enlèvement, passage à tabac, ses actes doivent être punis. Traqué, Paperboy est cependant suffisamment intelligent pour brouiller les pistes et garde un coup d’avance.

Made in France

Auteur indépendant de par sa production, Tetsuya Tsutsui n’est pas reconnu au Japon comme un grand mangaka. Pour autant, il a toujours été suivi de près dans notre Hexagone et notamment par l’éditeur Ki-oon qui a très vite repéré son talent et publié tous ses albums (Reset, Duds hunt, Manhole). La France, deuxième plus gros consommateur de livres venus d’Orient, est donc très « à la page ».
Fort de ce succès, Ki-oon a proposé à l’auteur une première mondiale : un manga commandé par un éditeur non-japonais. Quelques mois plus tard paraissait Prophecy, fruit de cette collaboration originale, à peu de choses près en même temps dans les deux pays.
Joli coup marketing pour Ki-oon d’un côté et reconnaissance auprès des institutions pour l’auteur de l’autre avec une signature chez le grand Shûeisha.

Connu pour ses séries aussi courtes qu’efficaces, Tetsuya Tsutsui ne change par ses bonnes habitudes. Prophecy tient sa conclusion en trois tomes et demeure la plus grosse vente manga en France de l’année 2012.

Si ses précédents titres ont emballé tous ceux de notre équipe qui les ont lus, ce dernier opus amène des avis plus contrastés : Yvan et Zaelle ont adoré, délivrant des avis en parfaite opposition avec ceux de Champi ou de Badelel, de loin la plus virulente. David – qui trouve la série un ton en dessous des autres réalisations de l’auteur –  et moi nous posons en voix intermédiaires.

Un thriller sur fond de critique sociale

Les titres de Tetsuya Tsutsui ont ceci en commun qu’ils posent tous un regard acerbe et réaliste sur la société.
Prophecy se place dans ce même moule en focalisant l’attention sur des laissés-pour-compte cumulant les petits boulots pour survivre après avoir été mis en marge de la population. Ces cumulards portent un nom au Japon : « Freeters », de l’anglais « free time » (temps libre) et de l’allemand « frei arbeiter » (travailleur libre), un sujet largement abordé dans le manga de Takashi Fukutano : Le vagabond de Tokyo.
Parasite, sans domicile fixe, victime d’un fort sentiment d’exclusion, celui qui se fait appeler Paperboy (« livreur de journaux », un job précaire par excellence, ce qui renforce la pertinence de son nom) en vient à se révolter contre le système qui l’a engendré.

Sur ce fond de critique sociale, l’auteur anticipe les dérives que pourraient entraîner l’apparition des médias comme internet et les technologies de communications. Il met aussi en garde contre ces nouveaux dangers, questionne le lecteur sur la notion de liberté (notamment d’expression) et interroge sur la frontière entre le bien et le mal.
Paperboy : héros défenseur du faible et de l’opprimé ou criminel rebelle ?

Des personnages difficilement crédibles

Derrière son masque de papier (un journal à la date du jour pour revendiquer ses actions), Paperboy reste un personnage désincarné pour lequel on a du mal à exprimer de l’attachement.
Au départ énigmatique sur son identité véritable, l’auteur lève rapidement le voile et délivre ses raisons et motivations. Une façon déguisée de légitimer ses actes ?
Impossible pour autant d’y adhérer, ce qui n’a pas empêché Yvan d’éprouver un brin de sympathie pour ce « Robin-des-bois du web » et pour moi d’y voir le début d’un intérêt croissant.

À l’exception du personnage de Paperboy les autres semblent bien superflus, surtout Erika Yoshino, profil stéréotypé à la silhouette parfaite (Champi). Une « cow‑girl » sexy (Badelel) au charisme d’une huître, simple produit marketing visant à attirer le public cible (j’assume).
Les policiers qui l’épaulent paraissent bien fades à côté d’elle, peu séduisants, incapables et sans histoire… une déception.

Une narration convenue mais efficace

Pour remonter le niveau, la construction scénaristique est fluide et efficace (bien que la première scène ait été critiquée pour son manque de crédibilité par plusieurs d’entre nous), mais assez convenue.
Zaelle a apprécié l’alternance de points de vue entre l’équipe d’enquêteurs et les actions de Paperboy.
Badelel demeure la plus sévère, affirmant que l’auteur donne l’impression de broder sans trop savoir où il va. Sentiment que je partage un peu tant la liaison entre les événements est capillotractée.

On pourrait tenir à peu près les mêmes propos pour le dessin : réaliste et épuré, il assoit la lisibilité de l’ensemble mais manque aussi de personnalité.
Impeccable pour Zaelle, Champi lui trouve en revanche quelques erreurs de proportions disgracieuses.

Enfin, certains d’entre nous regrettent que l’auteur se contente d’énoncer des faits, dénonçant sans prendre position. Le fait de pointer du doigt le cliché du politicien véreux manque également d’originalité.
Une prise de risque minimum donc mais qui nous amène à nous forger notre propre opinion… l’auteur avait semble-t-il habitué à mieux et David se demande si cette soudaine crispation n’est pas due à une demande éditoriale… sic !

En voulant s’attaquer aux angoisses de la société contemporaine, Tetsuya Tsutsui reste peut-être trop dans les pas de ses parangons (Champi évoque l’emprise de Naoki Urasawa ou de Satoshi Kon) et est parvenu à lasser la moitié des lecteurs que nous sommes : manque de rythme dans l’aspect « cliffhanger » et enchaînement trop mécanique.
Un thriller qui devrait cependant plaire aux amateurs de Death Note.

Badelel : « C’est finalement un phénomène assez courant dans le manga : proposer un concept avant de proposer un scénario. »
Champi : « Le justicier du XXI°siècle a bien piètre allure. »
David : « Loué pour son indépendance et ses productions souvent décalées et sans concessions, [l’auteur] propose ici une histoire certes efficace mais intégrée dans un schéma trop bien établi. »
Lunch : « Le scénario aurait pu gagner en crédibilité si l’auteur avait mieux ordonné sa construction. »
Yvan : « [L’auteur] propose un sujet d’actualité et un personnage central qui se bat avec des armes particulièrement modernes. »
Zaelle : « Prophecy est un énorme coup de cœur, magistralement orchestré et qui nous oblige à nous interroger sur beaucoup de choses. »

Lunch

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  1. […] également l’avis à plusieurs mains de K.BD […]

  2. […] Evangelion (Yoshiyuki Sadamoto), Glénat, 1998 – Planètes (Makoto Yukimura), Panini comics, 2002 – Prophecy (Tetsuya Tsutsui), Ki-oon, 2012 – Suicide Island (Kouji Mori/Ryôta Iguchi/Kenji Ikeda), Kaze, […]

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