jérémiah

Ne l’attendez plus avec inquiétude : la fin du monde a enfin eu lieu.
La fin d’un monde en tout cas.
Quelque part à l’autre bout de l’Atlantique, les tensions inter-communautaires ont eu raison du rêve américain (sic) et laissé place à un vaste désert au milieu duquel survivent des groupes plus ou moins forts, plus ou moins soudés, plus ou moins civilisés, mais pour la plupart enclins à la méfiance ou l’isolement.
Pire, certains survivants n’ont pas hésité à profiter de la situation (roh, comme si l’être humain pouvait nourrir de tels penchants !) pour imposer leur loi aux autres.
« La raison du plus fort », comme je me permets de la « nommer » par les mots d’un autre.

Ainsi va le monde de Jérémiah.
Ainsi même va la série Jérémiah, si l’on en croit Yvan : « cette saga poursuit sa descente vers la médiocrité au niveau du scénario ». Son constat s’appuie toutefois sur la lecture des derniers tomes de la série.
Replongeons dans ses racines.

La nuit des rapaces, premier tome de cette série alimentée avec une régularité presque métronomique par HERMANN, annonce la couleur (pas encore directe, à l’époque) en quelques pages : une seule suffit pour faire basculer les Etats-Unis dans le chaos, deux autres à peine pour que le monde du jeune Jérémiah s’effondre à son tour. Un village attaqué, des morts, des prisonniers, et un jeune homme un peu perdu sur la route pour les retrouver. « Un travelling temporel qui passe de l’universel à l’anecdotique, en seulement cinq cases » comme le résume très bien Mitchul.

Pétri d’une honnêteté sans faille – un terrible handicap en ces temps troublés ! – Jérémiah ne doit son salut qu’à la rencontre de Kurdy, son bientôt alter-ego, qui a bien assimilé la règle essentielle pour survivre ici-bas : tous les coups sont permis. Le rouquin a donc dans son jeu les atouts de la force, mais aussi de la ruse, qu’il n’hésite jamais à employer (quelque forme qu’elle puisse prendre, de la plus subtile à la plus veule).

Face à ce duo improbable (dans ses aptitudes comme dans ses motivations), « un potentat local qui martyrise la population » (Legof). Manichéen, simple, mille fois vu, même.
Et pourtant, comme le souligne Legof avec enthousiasme, « tout le talent d’HERMANN réside dans sa capacité à faire vivre un fil ténu d’histoire d’une façon magistrale » (capacité que l’auteur semble avoir perdue au fil du temps, si l’on en croit Yvan…).

Empruntant au cinéma ses meilleurs codes – des cadrages époustouflants, une composition plan par plan d’une richesse infinie –  et un de ses genres les plus revisités (le western), l’auteur mène tambour battant son histoire de rencontres, d’opposition et de lutte.
La lutte des deux héros pour sauver leur peau, la lutte des « citadins » pour échapper, enfin, à la grosse baderne poudrée et « monoclée » qui préfère nourrir ses chers petits rapaces plutôt que ses voisins (et matière première).
Difficile pour HERMANN de se refaire : pourfendeur des injustices, il essaie autant que faire se peut de se placer du côté des soumis et de leur donner la victoire. « Un révolté, qui ne supporte ni l’injustice, ni la violence gratuite. » (Mitchul)

Révolution contre décadence, le propos n’est pas très original mais a le mérite de l’efficacité.
Une efficacité due à la qualité des compositions des cases, donc, mais aussi à un découpage serré, sans faille, et à un rythme mené tambour battant : les actions s’enchaînent, les temps morts n’ont pas leur place (Yvan nous signale qu’au fil des tomes en revanche ils prennent de plus en plus leurs aises !) et les quelques exagérations qui peuvent s’être glissées dans le récit se digèrent sans souci.

La virtuosité de son dessin n’est pas non plus étrangère au fort impact de la série sur le lecteur : HERMANN maîtrise gestes, postures, mouvements et expressions avec rigueur. Tout au plus Legof lui reproche-t-il « les têtes des personnages. Principalement leurs mâchoires. On croirait qu’ils ont en  permanence une patate chaude dans la bouche ». Pas faux !
Yvan – dont la haute teneur en acide est sans doute en rapport direct avec l’ampleur de sa déception – rappelle aussi « l’incapacité d’Hermann à dessiner des personnages féminins » (même si cela a peu d’impact dans ce tome-là).
Le passage à la couleur directe à partir du tome 19 apporta un élan graphique (et chromatique) supplémentaire, de quoi donner à la série une qualité de plus.

La force de cette histoire plus que trentenaire – comme cela ne nous rajeunit pas ! – tient aussi sans aucun doute à « l’énergie qu’HERMANN […] s’évertue à insuffler dans chacune de ses œuvres. » Energie dans le dessin, donc, dans le propos également et plus largement dans tout ce qui fait qu’une BD est une BD, en matière de codes mais aussi d’intention d’auteur : profiter d’une fiction pour faire passer un message. Profiter d’une anticipation pour évoquer le monde tel qu’il est.
Classique.
Efficace.
Deux mots qui collent parfaitement à l’auteur.

Les mots de la presque fin :

Champi : « Aventures de bonne facture, [les] histoires [d’HERMANN] sont également pétries d’humanité et, derrière la rage de l’auteur, d’un appel à ne jamais se laisser faire. »

Legof : « Hermann est vraiment l’auteur pur de BD. »

Mitchul : « J’ai longtemps entretenu un malentendu avec Hermann. Persuadé qu’il n’œuvrait que dans une bande dessinée franco-belge réaliste traditionnelle (étant édité chez Dupuis ou le Lombard, et rapidement devenu un pilier du journal Tintin avec les séries Bernard Prince, Jugurtha ou Comanche), je ne l’avais jamais perçu comme un auteur de bd « adulte ». Je me fourvoyais bien sur, et ai compris mon erreur bien plus tard. »

Yvan: « Alors, que reste-t-il à sauver dans cet album ? Probablement le graphisme de l’auteur, qui renoue avec la couleur directe après deux tomes à l’encrage classique. C’est bien peu me direz-vous, surtout quand on se souvient de la qualité des débuts de cette saga ! Ah nostalgie… quand tu nous tiens… »

Ainsi donc se conclut ce mois consacré aux « dérives de la société et anticipation », sur K-BD : avec une histoire forte servie par l’un des maîtres de la BD, le plus ancien des titres sur lesquels nous nous sommes penchés pour l’occasion, jailli de la plume du vétéran des auteurs invités.
Il serait d’ailleurs intéressant de comparer cette « œuvre de jeunesse » d’HERMANN (qui avait déjà plus de 10 ans de pratique derrière lui quand il s’y attela, mais jamais encore en tant qu’auteur complet) avec celles de Sean MURPHY, Tetsuya TSUTSUI ou Simon KANSARA & Emilie TARASCOU. Autres temps…

Observateurs des temps présents, metteurs en scène des temps futurs, ces auteurs d’anticipation ne sont finalement que les proches cousins de ceux dont nous vous parlerons le mois prochain : les auteurs de BD documentaire.
Nouveau champs d’action et d’investigation en perspective.

Champi

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Une réponse "

  1. […] Argunas), Casterman, 2012 – Je suis morte (Jean-David Morvan/ Nicolas Némiri), Glénat, 2003 – Jeremiah (Yves Hermann), Fleurus/Dupuis, 1979 – Live war heroes (Fabrice David/Éric Bourgier), Soleil, 2003 […]

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