spaghetti brothers

Spaghetti. n.m. « Pâte alimentaire ayant la forme d’un long bâtonnet plein. »
Surnom d’épicerie donné aux Italiens, moins péjoratif que « macaroni » car moins usité, sauf pour parler de western.
Supporte plusieurs modes de cuisson :
– ferme : craque sous la dent. Peu engageant, peu digeste, brut de décoffrage. Amerigo en costard de flanelle.
– al dente : la quintessence de l’Italie dans une assiette. Ferme et tendre à la fois, ambigu, surprenant. Alléchant comme Caterina en princesse gitane ayant crevé l’écran. Surprenant comme Carmela la soumise femme au foyer. Ferme au cœur comme Francesco et ses principes catholiques.
– fondante : aux portes du trop cuit. La pâte ne tient plus en bouche. Manque de consistance. Renie presque sa nature. Antonio, le petit dernier, drapé de l’uniforme de policier.

Brothers : frères / frères et sœurs. A la vie à la mort. A la mort surtout, dans ces années 20 peu engageantes où les balles perdues pleuvent plus sûrement que l’eau de pluie sur New York.

Tels les cinq doigts d’une main calleuse ayant traversé les océans pour trouver un ailleurs meilleur aux pieds de Lady Liberty, la fratrie Centobucchi se déchire autant qu’elle s’adore et Spaghetti Brothers raconte par le menu (ah ah) les aléas de leurs vies bien remplies de coups de cœur, de chance, mais surtout de sang. La Méditerranée jamais ne se diluera dans l’Atlantique.

« Un mélange entre le Parrain et les Incorruptibles » nous annonce Yvan. Le cinéma a tellement brassé et rebrassé la période que l’ombre de bon nombre de films plane en effet sur la plupart des cases de cet Il était une fois dans l’Est.
Le rythme, lui, penche plutôt vers «  ce que l’on croirait être une série télé moderne », précise Legof.
En somme : « le rythme de la narration [prend] le temps de développer les situations et la psychologie (plutôt agitée) des personnages, tout en apportant un découpage elliptique qui renforce la dimension feuilletonesque de l’ensemble », résume Mitchul.
Bien dit.

Il faut dire que Carlos TRILLO, le scénariste, dispose avec ses cinq principaux protagonistes (sans compter la Mama, qui hante régulièrement son aîné, mais aussi les cousins, tantes, enfants, neveux… de tout ce beau monde) d’une large palette de situations (cinq vies déjà bien remplies !) qui prennent un malin plaisir à se compliquer par leurs chassés-croisés, le tout dans un contexte riche en tentations et en violence.

« Une sauce à l’italienne prônant un monde individualiste et quelque peu anarchique où les comptes sont réglés à coup de revolver. Violence, pauvreté, butins et sexe sont autant de moteurs dont la morale s’absout » (Lunch).

Les coups durs ne manquent pas entre frères et sœurs, d’ailleurs, mais « les erreurs des uns, les égarements des autres constituent le ciment du solide mortier familial qui les unit, même si tout, parfois, les oppose » (Champi).

« Personne n’est vraiment à sauver et personne n’est vraiment à pendre », philosophe Badelel, qui met également l’accent sur l’humour qui caractérise la série : « les deux cents premières pages sont un pur régal de situations toutes plus abracadabrantes les unes que les autres entremêlées de quiproquos et de cachotteries dévastatrices. »

Un humour salué par tous les chroniqueurs de K.BD, mais qui ne doit pas faire oublier les réalités bien plus cruelles cachées derrière : « Si le récit se déroule quelque part dans la grande Amérique, la mise en abyme des dérives argentines n’est jamais très loin. Les auteurs auront probablement choisi un milieu mafieux et un contexte de crise comme terrain de jeu pour mieux tenir la comparaison avec leur patrie d’origine, acculée par la guerre civile, les coups d’état, les mouvements contestataires et la pauvreté » (Lunch).

Eh oui : malgré son titre, Spaghetti Brothers est le fruit de deux auteurs argentins qui, comme bon nombre de leurs compatriotes, ont cherché un moyen de parler de la violence qui a déchiré leur pays pendant des décennies. Contexte et époque différents, humour grinçant, mais regard lucide. Une autre manière de faire ce que QUINO réalisa pendant dix années avec Mafalda.
Tout l’art de Carlos TRILLO consistant à ne jamais délivrer de message assommant et direct, mais au contraire à distiller cela avec beaucoup d’humour et surtout une grande maîtrise du comique de situation et de répétition.

Le rythme effréné qu’il insuffle à ses histoires courtes se retrouve dans la mise en images qu’en fait Domingo MANDRAFINA : « pas une case de trop dans ces récits tracés au cordeau » (Champi).
Un rythme qui se retrouve aussi dans les traits du dessinateur qui a presque fait l’unanimité parmi nous : «  un dessin très expressif qui fait honneur aux comics, des personnages très expressifs et un jeu d’ombres parfaitement maîtrisé » (Yvan), « une rapidité d’exécution (issue du rythme soutenu des publications périodiques), un trait nerveux qui va à l’essentiel » (Mitchul), «  un noir et blanc clair et puissant, de grands portraits aux gueules marquées, réalistes et expressives » (Lunch), « [un] dessin en noir et blanc […] typique de la BD argentine, [un] travail d’ombres et de lumières [qui] apporte ici une ambiance très en adéquation avec l’univers new-yorkais des années 1920 » (Badelel).
Seul Legof n’a pas partagé notre enthousiasme : « le dessin est plaisant […], simple et efficace [mais] je ne pense pas qu’il s’agisse du point fort de l’ouvrage. Il est plus là en support de l’histoire. »

Nous sommes également plusieurs à avoir pointé le fait que le version en couleur proposée lors de la seconde édition française était un… massacre. Ou qu’en tout cas elle n’apportait rien à l’histoire, voire qu’elle desservait l’ambiance. Quant au saucissonnage des volumes (50 pages par tome au lieu de 200) il ne convenait plus du tout au rythme des histoires courtes.
Le mieux est donc encore de mettre la main sur l’intégrale, que l’on peut trouver dans les meilleures épiceries du quartier.

Que retenir de ce petit en-cas italien au milieu de notre mois argentin ?
Qu’il est l’occasion de (re)découvrir les travaux méconnus de deux grands auteurs (n’en déplaise à Badelel :p) qui ont su jouer des codes du genre (le polar, le réalisme social et la comédie hollywoodienne de l’âge d’or) pour livrer une œuvre drôle, originale, attachante et presque sans fin puisque qu’on peut en retrouver les héros quelques années après (canne en plus et cheveux en moins) dans l’excellent Vieilles Canailles.
L’édition intégrale fait ressortir les irrégularités induites par une publication en épisodes courts et accentue la faiblesse des dernières histoires, scénarisées par SACCOMANNO d’après TRILLO.

Le tout laisse quand même un bon goût de divertissement intelligent dans les yeux (si, si !) et nous rappelle combien la BD argentine est inscrite dans l’histoire du 9ème art depuis longtemps et, espérons-le, pour longtemps encore.

Badelel : « Il est, à mon avis, impossible que Je suis un vampire (navet de 4 tomes tous plus mauvais les uns que les autres)  et Spaghetti Brothers aient pu être conçus par le même cerveau ! »

Champi : « Après cette lecture, plongez-vous dans celle d’une autre œuvre phare du scénariste : Cybersix, mise en images par le regretté Carlos MEGLIA. »

Legof : « Toutefois, au final, après trois albums, il y a finalement fort peu à raconter si ce n’est la découverte des activités de chacun des personnages. C’est sûr qu’avec trois albums de Blake & Mortimer, vous ne vous en tireriez pas avec une pauvre chronique de 40 lignes. »

Lunch : « Spaghetti brothers est un excellent primo piatto qui s’avale comme une liqueur. On en reprendrait s’il en restait ! »

Michul : « Une série dont le contexte (le milieu mafieux des années trente aux USA), la forme très théâtrale (avec cette succession de saynètes) et le ton tragi-comique n’est pas sans m’évoquer le génial Torpedo. D’ailleurs, Trillo a collaboré régulièrement avec Bernet. On ne serait pas étonné de voir Torpedo travailler pour Amerigo… »

Yvan : « Après lecture [du premier tome] vous irez vous empresser d’aller acheter les autres tomes ou l’intégrale de cette série qui mériterait d’être mieux connue. »

Champi

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  1. […] Graphic, 1993 Soldat inconnu vivant, Le (Jean-Yves Le Naour & Mauro Lirussi), Roymodus, 2012 Spaghetti brothers (Carlos Trillo & Domingo Mandrafina), Vents d’Ouest, […]

  2. […] parce que j’ai vu bon nombre de chefs-d’œuvre (Silence, Le Grand Pouvoir du Chninkel, Spaghetti Brothers…) massacrés par une mise en couleur ne visant qu’à capter un public plus […]

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