Alack Sinner

Difficile d’aborder la bande dessinée argentine sans évoquer messieurs Muñoz et Sampayo, les plus européens des auteurs argentins, mondialement reconnus comme ambassadeurs essentiels du Neuvième Art. En atteste le Grand Prix de la ville d’Angoulême que Muñoz a reçu en 2007 et l’exposition qui en a découlé l’année suivante… Dès leurs débuts, Muñoz et Sampayo ont contribué à faire grandir la bande dessinée, l’emmenant vers des thématiques plus adultes (politique, rapports sociaux, amours et sexualité…), redonnant ses lettres de noblesse au noir et blanc pur.

Tout commence au « Bar à Joe », lieu interlope où grouille une faune de paumés, tout ce que New York rejette à la marge de ses beaux quartiers. Des histoires sans héros, le seul personnage qui revienne d’un chapitre à l’autre, c’est le bar lui-même, centre de gravité où se retrouvent, mais sans se connaître ni même se voir, les protagonistes de chacun de ses drames. De cette population hétéroclite émergent quelques personnages qui vont rapidement intéresser les auteurs, au point de leur consacrer une série à leur nom : Sophie (Milaszewicz) Comics et bien sûr, Alack Sinner.

Ancien flic devenu détective privé, pour finir chauffeur de taxi, Alack Sinner est plus préoccupé par ses propres affaires que par celles de ses commanditaires. Au fil des albums, ses enquêtes deviennent secondaires, au profit de ses états d’âmes et de ses préoccupations personnelles. Muñoz et Sampayo ont apporté un renouveau à la bande dessinée policière, privilégiant la dimension existentialiste et intimiste de leur personnage plutôt que d’en décrire les actes de manière opératoire. Si le décorum du polar est bien présent (bas-fonds sordides, truands aux gueules improbables, flingues et filatures, etc.) nous suivons les enquêtes d’un personnage décalé, qui se laisse porter par les événements sans jamais prendre la main. Le monde ne fait pas de cadeau à Alack, qui le lui rend bien, précise Champi.

Ce qui caractérise les auteurs, c’est cette manière très personnelle de brouiller les frontières entre fiction et réalité, ancrant leurs histoires dans l’actualité sociale, politique et diplomatique. Legof précise à juste titre que, remis dans son contexte, cet album pouvait apparaître comme un ovni (comparé à la production de l’époque) car il se consacre à des problématiques contemporaines et se déroule dans une ville bien réelle. Yvan ajoute que Sampayo livre une chronique acerbe de l’Amérique des seventies, abordant les thèmes du racisme, la guerre des gangs, les drogues et les ripoux…

La narration est tout aussi particulière que le graphisme : elliptique, n’exposant pas tous les éléments, s’attardant sur les détails… Rarement dessinateur et scénariste ont abouti à une telle symbiose entre fond et forme. « Impossible d’imaginer collaboration plus étroite et plus aboutie que celle de Muñoz et Sampayo. Le drame de l’exil, la conscience idéologique de classe, le goût du roman noir américain (Hammet, Chandler), du jazz et de la littérature fantastique latino-américaine (Cortazar, Garcia-Marquez) rapprochent les deux hommes […]. Sampayo écrit le scénario après de longues séances de discussion avec Muñoz, et ce dernier les nourrit encore de ses lectures et de ses émotions du moment » (Thierry Groensteen dans La bande dessinée depuis 1975, Albin Michel, 1985).

Muñoz et Sampayo entretiennent une proximité particulière avec leurs personnages, au point de se demander si pour eux ils n’existeraient pas vraiment. Une impression suscitée par cette tendance à se mettre en scène, afin de croiser leurs personnages au détour des cases de leurs albums. Une mise en abyme qui bouscule les rapports traditionnels entre créateurs et créatures. Pas de cloisonnement non plus entre leurs différentes créations, les tenants de diverses séries pouvant se croiser régulièrement, au bar à Joe entre autres.

Un choix narratif et esthétique qui, comme le précise Yvan, contribue à installer une atmosphère particulière, inspirée par le roman noir et le cinéma américain, mais tend à ralentir la lecture et à la longue, la rendre pesante. Sentiment également partagé par Legof. En effet, on n’entre pas facilement dans cet univers graphique qui bouscule les habitudes et nécessite de gros effort de la part du lecteur. En particulier à cause de la présence répétée de mots (affiches, journaux, badges, t-shirts…), qui s’immiscent insidieusement dans les cases tel un virus pernicieux, comme le défini Champi. Cependant, le jeu en vaut la « Chandler » !

Yvan : « …Cette première intégrale de près de 400 pages est indispensable à ceux qui savent apprécier les bons polars noirs qui reposent en grande partie sur l’ambiance créée par une narration en voix-off. »

Legof : « …L’ambiance de la ville dans les années 70 est bien retranscrite avec ses policiers véreux, ses tensions raciales, ses boîtes de strip-tease paumées. Nul doute que nos amis argentins y ont séjourné. »

Champi : « [un] tourbillon graphique et narratif qui, s’il déroute dans un premier temps, exerce rapidement sur le lecteur un effet hypnotique. »

Mitchul : « La solidité du découpage et de la technique narrative, jointe à la profonde humanité des personnages, en font une œuvre à part. »

Mitchul

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