paco

Voici venu, le temps, des pleurs et des clans, des gens pas gentils oui c’est le bagne à vie…

À défaut de pouvoir vous proposer des destinations de vacances alléchantes à l’approche de l’été, K.BD a choisi de consacrer sa thématique du mois de mai à la dure loi des prisons et au quotidien des prisonniers. Ce sont Fabien Vehlmann et Éric Sagot qui ont l’honneur d’ouvrir la porte du premier cachot, avec un album faisant partie de la sélection officielle du dernier Festival d’Angoulême.

Première partie d’un diptyque, Paco les mains rouges emmène le lecteur dans l’enfer du bagne de Cayenne dans les années 30, où Patrick Comasson, dit Paco, a été condamné à perpétuité. Auteur d’un crime de sang, le jeune instituteur échappe de justesse à la guillotine, mais écope d’une peine dans un endroit où l’espérance de vie moyenne n’est que de cinq ans. Dès le transport en bateau, il va comprendre qu’afin de faire un pied-de-nez à ces sordides statistiques, il va devoir jouer de la lame et apprendre à se faire respecter au sein de cet environnement sans pitié où règne la loi du plus fort et une hiérarchie implicite qui ne réserve que très peu d’espoir aux plus faibles.

Narré sous forme de lettre adressée à une mystérieuse inconnue, le récit offre une plongée dans le monde des bagnards. Si cette narration en voix off ne plaira pas à tout le monde, elle permet cependant au personnage principal de parler à cœur ouvert de cette expérience qu’il aborde frontalement, sans se mentir. Cette introspection qui va au-delà de la simple remise en question permet de partager l’évolution et les émotions du personnage tout au long de cette descente aux enfers, sans pour autant verser dans le voyeurisme ou l’apitoiement. Des règlements de comptes aux viols collectifs, en passant par les trafics en tous genres, les passages à tabac et les maladies, l’auteur lève le voile sur cet univers carcéral sans épargner aucun détail sordide au lecteur. Malgré un itinéraire plus privilégié, qui lui permet de survivre plus longtemps que la moyenne, Paco doit tout de même s’endurcir et s’adapter au fur et à mesure de cette horrible expérience. En sombrant également dans la violence, « Paco la Pâquerette » devient très vite « Paco les Mains Rouges », un meurtrier qui tente d’augmenter ses chances de survie tout en partageant ses douleurs, ses sentiments et ses secrets au fil du récit.

Malgré l’environnement paradisiaque de l’endroit où sont emmenés les taulards, l’auteur propose un huis-clos particulièrement sombre. Là où la mort frappe quotidiennement, que ce soit suite aux nombreuses vendettas ou au paludisme, il faut savoir saisir les opportunités qui se présentent, se faire muter au bon endroit, exploiter le moindre filon pour se faire un peu d’argent sur le dos des autres et espérer un meilleur avenir. Dans ce lieu de privation où l’absence des femmes pèse lourdement dans les corps et les esprits, se tissent souvent des liens complexes entre les différents personnages. Cette recherche d’affection donnera naissance à une idylle inattendue et à des sentiments que Paco tentera tout d’abord de refouler, avant d’essayer de les comprendre et de les intégrer à sa reconstruction.  Cette mutation tendre et violente à la fois peut surprendre, mais contribue à insuffler beaucoup d’humanité malgré la dureté de la situation. Cette histoire d’amour peu conventionnelle devrait d’ailleurs prendre plus d’ampleur lors du deuxième volet de cette saga.

Visuellement, le graphisme très épuré d’Eric Sagot restitue parfaitement l’ambiance de l’époque, tout en proposant une atmosphère particulièrement sombre qui s’installe immédiatement au diapason du scénario. Son dessin plutôt naïf et rond évite l’écueil d’une démonstration de violence pour s’attarder sur les situations du quotidien, utilisant ellipses et suggestions pour les tableaux les plus noirs. Le choix de la couleur sépia accentue l’impression de feuilleter un album photos aux teintes fanées, souvenirs du passé que le principal acteur se remémore pour un auditeur encore inconnu. Notons finalement que cette première partie se referme sur un cahier graphique d’une vingtaine de pages contenant de nombreux échanges de story-board entre les auteurs, permettant non seulement de mieux comprendre la manière dont les auteurs ont collaboré sur ce projet, mais laissant également entrevoir quelques planches plus colorées.

Si Badelel a su apprécier les beaux moments d’amitié qui se dévoilent en fond malgré toutes les rancœurs accumulées et la solitude du personnage, elle pointe cependant du doigt cette voix off omniprésente qui empêche de donner suffisamment de profondeur et d’intensité à l’ensemble. Mo’ trouve le quotidien de Paco encore un peu trop doux par rapport à l’image qu’elle a de la vie dans un bagne et ne ressent pas encore d’empathie envers ce personnage qui s’en sort pour l’instant un peu trop facilement à son goût. Même ressentiment chez Lunch, qui déplore également un manque de rudesse et la relative facilité avec laquelle notre ami s’en sort dans un milieu dangereux. S’il n’y a apparemment pas que des Bisounours parmi les membres de K.BD, même Choco reproche le manque d’émotions de ce récit qui revient cependant avec succès sur l’époque des bagnes. Heureusement que dans ce monde de brutes il reste Champi, qui espère que le second volet du diptyque sera aussi subtil et mouvementé que celui-ci, et LivrOns-nOus, qui a bien aimé cet album même si elle a été déstabilisée par le langage très argotique, qu’elle aurait aimé en apprendre un peu plus sur l’époque et qu’elle déplore, tout comme Lunch, la mention trop discrète du fait qu’il ne s’agisse que d’un tome 1. Le cahier graphique en fin d’album renforce encore cette impression de one-shot et rend la frustration encore plus grande lorsque l’interruption du récit survient sans prévenir. Mais ne vous laissez pas décourager par ces quelques reproches car, tout comme moi, la plupart des membres de K.BD désirent découvrir au plus vite comment cette histoire se termine.

Yvan

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  1. mokamilla dit :

    J’attends la fin de la série pour m’y mettre…

  2. […] Çà et là, 2012 – Moi René Tardi, Prisonnier du Stalag IIB (Jacques Tardi), Casterman, 2012 – Paco les mains rouges (Fabien Velhmann et Eric Sagot), Dargaud, 2013 – Paroles de taulard (Éric Corbeyran & […]

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