prison

En mai, fait ce qu’il te plaît, fredonne le vieil adage.
Sur K.BD nous avons décidé d’en prendre le contre-pied en nous enfermant dans le lieu de privation de toutes les libertés par excellence : la prison.
Après le voyage dans le temps offert par Jacques TARDI marchant aux côtés de son père, nous vous offrons aujourd’hui un voyage dans l’espace au moins aussi dépaysant : le Japon des années 90 dans l’ombre de Kazuichi HANAWA.

Tout commence précisément en 1994. Le mangaka, pour avoir troqué sa plume contre des armes détenues illégalement, se retrouve pour trois ans derrière les barreaux.
Afin de ne rien perdre de cette expérience inédite et peut-être aussi afin de fixer ses pensées pour ne pas devenir fou, l’auteur se change en minutieux chroniqueur de la vie carcérale.
A la clef : plus de 200 pages très denses dans lesquelles toutes les facettes de cet enfermement semblent abordées.

200 pages qui ne cessent de nous surprendre : « il semble régner dans cette prison nippone un ordre, un calme et un respect qui laissent circonspect face aux réalités carcérales françaises » (David).
Aucune trace de violence, de cris, d’agitation ou de tension : ne manquent presque que le luxe et la volupté, comme dirait le poète.
L’ordre règne en maître et régit le moindre geste, la moindre action : de la cellule au couloir, du couloir à l’atelier, de l’atelier au bain, du bain au couloir, et du couloir à la cellule, tout se passe avec mesure, maîtrise, sous le contrôle intransigeant de gardiens à qui rien n’échappe et qui ne laissent rien passer.

« Un rythme immuable, mesuré, cadencé, sous contrôle, sans temps mort, pour ne pas voir la vie passer » (Champi) : rien de tel en effet qu’un emploi du temps bien rempli et totalement répétitif pour ne plus se poser de questions, ne plus penser, pour en oublier même le calendrier.
Les heures, les jours, les mois, les saisons, les années se succèdent dans une sorte de vertige temporel. Les détenus, prisonniers d’un éternel présent, en finissent même par douter de leur exacte condition : « Avons-nous vraiment le droit le mener une vie pareille après ce que nous avons fait ? »
« Et moi, lecteur français moyen, c’est à ce moment précis que je me heurte au mur qui sépare les deux cultures » (David) : difficile en effet d’imaginer de telles pensées dans la tête d’autres prisonniers dans d’autres pays. Aucune rancœur, juste une profonde contrition.

Pourtant, sous ses dehors presque paradisiaques (pas de brimades, des repas fréquents et copieux, l’accès à certains biens de consommation courante), la vie carcérale décrite par HANAWA reste une forme d’enfer : « S’il vous plaît, je demande une autorisation ! » martèlent les détenus à tout bout de champ, dans l’espoir d’attirer l’attention des gardiens afin de pouvoir se lever, aller aux toilettes, prendre ou poser un objet dans l’atelier, faire un pas, etc…
Un véritable mur protocolaire de paroles se dresse peu à peu autour de chacun d’eux, l’enfermant un peu plus. « C’est incroyable ce que le simple fait de ramasser une gomme peut être fatigant… Psychiquement… »
Une muraille intérieure que les prisonniers redoutent de garder à vie, lors des rares moments où ils évoquent leur libération. A ce sujet, d’ailleurs, on pourrait presque regretter que l’auteur, après avoir signé Dans la prison puis Avant la prison, n’ait pas réalisé un Après la prison nous permettant de le suivre se réappropriant la vie en liberté.

Tous les aspects de la vie carcérale sont relatés avec une grande précision par HANAWA : cellules, vêtements, objets, ateliers, rituels et par dessous tout, les repas. « C’est un peu comme si le fait de manger correctement en respectant les règles établies était notre travail. »
Des dizaines de repas sont décrits par le menu (ah ah), déroulant une longue liste de spécialités japonaises mais pouvant provoquer la lassitude du lecteur.
Pourtant, «  comment comprendre la réalité du quotidien sans insister sur ces détails qui constituent l’essence même de la vie du prisonnier ? » (David).
Un sens du détail qui provient sans doute de la formation première de l’auteur dans le monde du gekiga, sur laquelle David revient plus longuement. Décors et objets bénéficient d’un traitement précis qui renforce le réalisme et la densité du récit.
A l’opposé, «  les corps sont davantage mis à rude épreuve graphique [que les décors] » (Champi) : visages déformés, postures exagérées, une forme de grotesque expressif baigne certaines scènes. La physionomie de l’auteur, plutôt petit et aux traits grossiers, n’arrange rien à l’affaire, comme s’il convoquait les yokaï de ses premières histoires dans un univers manquant singulièrement de fantaisie.

Dans la prison n’en distille pas moins une étrangeté forte, surprenante pour un tel sujet, car à contre-courant de la plupart des stéréotypes que nous avons du milieu carcéral.
Au-delà du récit d’une expérience personnelle bouleversante, il s’agit donc d’une nouvelle tentative de comprendre un monde décidément aux antipodes du nôtre.

David : « Une œuvre à méditer qui aurait pu, je pense, bénéficier d’un travail éditorial de décryptage. »

Champi : « Plus que monotone, la vie carcérale décrite par HANAWA s’apparente à un lent, méthodique et efficace dispositif d’oubli de soi. »

Une œuvre singulière pour clore un mois thématique singulier lui aussi.
En attendant le thème moins étouffant du mois prochain : en effet, Le Louvre nous ouvrira ses portes en grand, offrant à nos yeux étincelants chacune de ses œuvres comme autant de fenêtres vers un ailleurs.
Vivement.

Champi

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Une réponse "

  1. […] : – Alive (Tsutomu Takahashi), Panini, 2005 – Dans la prison (Kazuichi Hanawa), Ego come X, 2005 – Rainbow (George Abe & Masasumi Kakizaki), Kabuto, […]

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