chevalement

2,65 millions d’euros. C’est le prix (fort) déboursé il y a quelques jours lors d’une vente aux enchères par un collectionneur pour une double page à l’encre de Chine de Tintin, nouveau record du monde pour une œuvre de bande dessinée. Hergé, Uderzo, Manara ou Bilal : ils sont de plus en plus nombreux à « sortir du placard » et à investir galeries et musées. Tardive mais heureuse reconnaissance pour les uns, travestissement des valeurs pour les autres, les amateurs de BD sont souvent mitigés sur la question de la légitimation du 9ème art par son entrée dans les cercles académiques – et donc dans le marché de l’art. « Acheter de la bande dessinée, nouvel investissement pour les grosses fortunes » titrait d’ailleurs le site internet d’information 24matins.fr. Mais davantage que l’aspect économique, c’est l’aspect artistique et anthropologique qui a poussé l’équipe de K.BD à s’intéresser aux liens qui existent entre BD et musée et à la façon dont ils s’interrogent mutuellement. En ce mois de juin, immersion dans la collection Louvre/Futuropolis, créée il y a presque 10 ans déjà.

Et l’on commence par une rencontre plutôt inattendue : celle d’Orféo, mineur du nord de la France, de Pigeon, son camarade de travail et du musée Louvre-Lens. Pigeon est un cheval de mine : pendant des années, il a charrié patiemment de pesants wagons au creux de galeries interminables, guidé par Orféo et le bruit du bâton sur les conduites métalliques qui annonçait son passage. C’est désormais l’heure du chevalement : Orféo conduit son vieil et fidèle ami une toute dernière fois, cette fois-ci en direction de l’extérieur. La lumière et une mort quasi certaine attendent le cheval qui ne supportera très probablement pas le choc. La sortie de la mine leur réserve cependant une surprise : un mystérieux bâtiment de verre et d’acier s’est installé au milieu des terrils. « C’est un musée ! » s’exclame Orféo, mi-craintif, mi-émerveillé. Il le dit lui-même : les gens comme lui, ça ne va pas dans les musées. Mais le lieu, silencieux, désert, l’attire irrémédiablement.

Les deux compagnons poussent alors la porte et déambulent dans les salles vides, Orféo entreprenant de raconter à Pigeon ce qu’il y voit. Orféo, c’est le héros voyageur, c’est l’Orphée mythologique qui sait émouvoir les êtres inanimés, comme l’a d’ailleurs souligné Mo’ dans sa chronique. A son passage, les œuvres d’art s’éveillent et entreprennent de raconter leur histoire, qui fait parfois étrangement écho à celle du mineur. C’est ce lien entre l’Art et la mine, deux mondes apparemment si opposés et contraires, qui a su nous séduire : Mo’ constate que « les champs lexicaux ne sont pas si éloignés et que les passerelles rendues visibles par cette fiction ne sont pas si factices que ça » ; j’ajoute que « l’idée […] en plus d’être originale, donne lieu à une réflexion captivante ». Le dialogue est surprenant et réussi.

« En toute logique, il est essentiellement question de l’Art et de sa fonction sociale », souligne Mo’. Cette réflexion est d’ailleurs commune à l’ensemble des titres de cette collection, et il est impossible de ne pas rapprocher L’art du chevalement des précédents fruits de la collaboration entre les éditions du Louvre et des auteurs de bande dessinée. Ainsi, pour Mo’, « ce travail [lui] a fait penser à celui que Nicolas De Crécy avait réalisé sur Période glaciaire. […] Cela tient à la nature des réflexions soulevées dans le scénario et aux scènes dans lesquelles elles s’inscrivent ; le personnage principal interagit avec les œuvres du musée qui prennent vie comme par magie après [qu’il] ait posé [son] regard sur elles. » Il est frappant pour moi de constater à quel point le parallèle entre L’art du chevalement, dernier né, et Période glaciaire, premier album de la collection, est puissant et témoigne de la cohérence de la ligne éditoriale.

Mo’ a été touchée par Orféo et « la justesse de ses questions et de ses interprétations [qui] sont pertinentes et invitent le lecteur à la réflexion plus qu’à l’introspection. » A travers cette déambulation dans le musée, c’est son intime qui est mis à nu et celui du lecteur par la même occasion. « Ou comment l’art nous interroge sur notre propre vécu », concluais-je dans ma chronique. Néanmoins, L’art du chevalement nous a laissé comme un goût d’inachevé. Si Mo’ a apprécié sa lecture et les questionnements qu’elle a suscité, elle déclare cependant y être « restée très extérieure. » De mon côté, c’est davantage la forme qui pêche et qui a instauré une certaine distance avec le sujet. « « L’art n’a pas pour vocation d’être agréable » : voilà une citation que l’on pourrait sans doute appliquer à L’art du chevalement… Je n’ai trouvé aucun plaisir visuel dans ce dessin mou et ces traits brouillons, sans parler de cette morne palette de couleurs qui charge le récit d’une tristesse insondable » : durs sont les mots que j’ai utilisé pour décrire l’émotion que suscitaient en moi les illustrations de Philippe Dupuy ! Mo’ renchérit, de façon moins acerbe : « le graphisme ne m’a pas permis d’investir ce récit. » Dommage, car nous avons toutes deux été séduites par le scénario et la narration, qui frôle parfois le documentaire, mais qui est à mon goût « parfaitement contrebalancée par la perspective mystique, magique, presque incantatoire de ces œuvres d’art qui prennent vie pour guider le visiteur » selon mes propres mots.

Qu’est-ce que le beau ? L’utile ? L’Art ? Que restera-t-il de nous après la mort ? Que voulons-nous transmettre ? Nous refermons cet ouvrage sans forcément avoir trouvé de réponses, mais le voyage ne fait que commencer. L’art du chevalement, s’il ne nous a pas totalement convaincu dans sa forme, a ce pouvoir d’entraîner une lecture véritablement active et porteuse de sens.

« – L’art n’a pas pour vocation d’être agréable.
– Il sert à quoi alors ?
– A rien. Rien d’utile. C’est là sa valeur. L’art permet de se défaire du monde pragmatique, du monde des tâches à accomplir. Il transporte vers l’essentiel, vers l’invisible, un lieu à part. Il est l’occasion d’un vécu intense. »

Livr0ns-n0us

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Une réponse "

  1. […] : – Art du chevalement, L’ (Loo Hui Phang, Philippe Dupuy), 2013 – Chien qui louche, Le (Étienne Davodeau), 2013 – Fantômes […]

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