auxheuresimpaires

C’est avec beaucoup de chance et de plaisir que je m’occupe personnellement de ce dernier dimanche du mois.
De la chance parce que l’honneur me revient de clore un mois de juin sous le signe d’une excellente collection éditée par Futuropolis en partenariat avec le Musée du Louvre, berceau d’extraordinaires créations. J’en regrette presque le fait que nous n’ayons pas eu le temps d’aborder une œuvre telle que Les fantômes du Louvre, certes un peu atypique mais néanmoins graphique.
Du plaisir car l’album dont je vais vous parler est le fruit d’un auteur que j’affectionne particulièrement, lui aussi très graphique dans son travail. Le livre c’est Aux heures impaires et cet auteur talentueux c’est Éric Liberge.

Éric Liberge, nous en avions déjà parlé sur le blog en évoquant sa série phare : Monsieur Mardi-Gras Descendres. Je me rends compte que c’était déjà sous ma plume, c’était même ma première synthèse sur k.bd. Comme le temps passe !
Il est aussi dessinateur sur des séries comme Les corsaires d’Alcibiade (avec Denis-Pierre Filippi) ou plus récemment sur le surprenant Versailles (avec Éric Adam et Didier Convard) ; parfois scénariste, sur Camille Claudel par exemple (avec le magique Vincent Gravé). Auteur complet, on lui doit également des titres comme Wotan (j’émets néanmoins des réserves sur le choix éditorial du format intégral) ou encore l’incroyable Tonnerre rampant, titre méconnu mais tellement prenant !

Les heures impaires ce sont ces heures de la nuit, celles qui appartiennent à une temporalité différente, au monde des esprits.
Car les œuvres exposées au Musée du Louvre, comme toutes les autres d’ailleurs, possèdent une âme qui a besoin d’être entretenue. Ce travail un peu particulier c’est à Fu Zhi Ha qu’il revient, un gardien atypique et bienveillant qui, chaque nuit, vient délier les liens des œuvres en sommeil pour que leur âme prenne vie et se dégourdisse les jambes : « Une âme habite chaque œuvre d’art car l’artiste qui l’a engendrée y a insufflé toute sa force créatrice. Mais ces forces sont comme autant de lions en cage qui ont un besoin irrépressible de s’ébattre hors de leur cadre pour ne pas devenir moribondes et altérer l’objet d’art proprement dit, de façon irréversible… » (Livr0ns-n0us).
En fin de cycle, peut-être aussi guidé par la folie, Fu Zhi Ha va jeter son dévolu sur Bastien, un garçon malentendant et paumé qui se rend au musée pour décrocher un stage important pour ses études. Il lui expliquera ainsi son rôle et la tâche qui lui incombera bientôt : transmission et surnaturel au cœur du propos pour un voyage dans l’insolite, dans l’ombre des visites diurnes auxquelles nous sommes habitués.

Une thématique en cache une autre

On connaît le goût prononcé d’Éric Liberge pour les récits fantastiques. Ce qui est moins habituel dans sa bibliographie, c’est sa promiscuité avec le « monde du silence » qu’il met ici en avant. Un quotidien qui l’accompagne puisque son frère est malentendant et que sa femme elle-même est enseignante sourde. Il met ainsi à l’honneur non seulement les œuvres exposées au Louvre mais aussi ces initiatives que le Musée parvient à tisser avec la communauté des Sourds de France, lui faisant une place au sein du personnel et formant des conférenciers à l’histoire de l’Art.
On peut d’ailleurs voir en Fu Zhi Ha un hommage à l’un des premiers gardiens du Musée du Louvre, le doyen « père Fuzelier » dont la consonance est proche, à une époque où le métier n’était pas réglementé comme aujourd’hui.

Au travers du personnage de Bastien, Éric Liberge exprime bien ces difficultés inhérentes aux « malentendants de s’intégrer dans la société et dans le monde professionnel, de s’exprimer et de se faire comprendre. Il traduit bien la violence issue de cet isolement qu’on aborde par ailleurs dans L’orchestre des doigts. On ressent une certaine frustration en suivant le héros, son incapacité à faire comprendre son ressenti, même auprès des autres malentendants et plus encore auprès des entendants » (Badelel).

Pour autant Badelel, notre voix discordante, trouve que l’idée-même de l’album n’est pas particulièrement innovante avec ce gamin à l’incompréhension palpable qui se réfugie dans une nouvelle passion et surtout dans cette volonté de donner vie à des œuvres, processus qu’on avait déjà aperçu dans le Période glaciaire de Nicolas de Crécy.

Explosion graphique

Pourtant on ne peut que reconnaître, nous sommes unanimes sur ce point, la qualité graphique des planches d’Éric Liberge, surtout lors de ces heures impaires où le rythme s’emballe !
Son sens du détail et la vie qu’il insuffle aux décors sont extraordinaires, provoquant chez nous une admiration que nous relevons en écho. Qui plus est son usage des teintes à dominante ocres-vertes assoit le fantastique et donne corps à l’ambiance, « un second dessin qui se superpose au trait » dixit Badelel.
Une explosion graphique mêlant « photographie, dessin traditionnel et peinture numérique » qui laisse Livr0ns-n0us rêveuse, des étoiles plein les yeux. Elle souligne un talent récurent aux albums de Liberge : son sens du découpage, à la fois original et dynamique, qui met en scène chaque planche comme un tableau.

Pour autant Badelel regrette un certain délaissement des protagonistes en comparaison avec le grand soin apporté à ce qui les entoure : « là où les décors et les couleurs gagnent en profondeur, le dessin des personnages s’appauvrit. » Elle oppose la rigidité de leurs traits et de leurs expressions aux charmes et à la simplicité des portraits liés aux œuvres multi-centenaires.
Un bémol qui n’aura pas marqué Livr0ns-n0us et moi mais qui a grandement déprécié sa lecture.

Rideau

Aux heures impaires est le troisième opus de cette collection Louvre, sur laquelle nous tirons le rideau en cette fin de mois.

Le silence évocateur d’une nuit au musée en compagnie de ses veilleurs nous étreint d’une douce rêverie, celle d’arpenter un jour ces couloirs, d’habitude bondés, loin de l’agitation du monde. Éric Liberge a eu cette chance, nous l’envions !

Badelel : « Malgré les possibilités offertes par le sujet de la surdité, les réactions des personnages et les relations humaines manquent de profondeur. L’ensemble est superflu, à peine esquissé. »
Livr0ns-n0us : « Si la réflexion sur la place de l’art,  le beau et sa fonction sociale me semble moins marquée que dans les autres albums, le plaisir de la découverte et de la promenade est incroyable. »
Lunch : « Éric Liberge excelle dans ce style où le lecteur est subjugué par des images qui flashent, entremêlant le mystère et l’incongru, où le texte est partie intégrante de l’illustration, on est comme dans un film, on vit vraiment l’action ! »

Lunch

Publicités

Une réponse "

  1. […] Durieux (2011) – Ciel au-dessus du Louvre (Le), Bernar Yslaire, Jean-Claude Carrière (2009) – Aux heures impaires, Éric Liberge (2008) – Sous-sols du Révolu (Les) : Extraits du journal d’un expert, […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s