Vieux fourneaux

En cette période estivale l’équipe de K.BD vous invite à revenir sur quelques coups de cœurs, quelques moments de lecture incontournables qu’il serait dommage de ne pas partager avec vous… même si en l’occurrence il s’agit d’un enterrement. A l’instar de mariages, ceux-ci ont cependant coutume de rassembler la famille et les amis.

La disparition de Lucette n’échappe pas à cette règle et nous offre les retrouvailles de Mimile le globe-trotter et de Pierrot l’anarchiste, tous deux étant venus réconforter leur copain syndicaliste Antoine. Si les trois retraités profitent de l’occasion pour ressasser de vieux souvenirs, c’est une lettre post-mortem de la défunte qui va mettre le feu aux poudres et transformer ces retrouvailles en une course-poursuite drôlement touchante. Sophie, la petite-fille d’Antoine, enceinte jusqu’aux oreilles, est également embrigadée dans cette escapade inattendue qui emmène tout le monde vers l’Italie.

« J’arrive pas à croire que je me retrouve à essayer d’empêcher mon papi de commettre un crime passionnel rétroactif à 77 ans. »

Entre Rides et Come Prima, cette nouvelle saga signée Wilfrid Lupano nous embarque dans une folle épopée de papis, mêlant drame familial et road-movie. L’histoire repose en grande partie sur les personnages hauts en couleurs et terriblement attachants proposés par l’auteur. Au fil des pages, il distille subtilement plusieurs flashbacks qui permettent de découvrir les liens qui unissent les différents protagonistes. Si Antoine, Mimile et Pierrot gagnent progressivement en épaisseur, le personnage de Sophie pimente avec brio ce trio de vieillards débridé. Cela amène du rythme, du vrai bon humour et de la tendresse, pour un résultat désopilant. Rien ne se passe comme prévu, les rebondissements sont savoureux, les répliques sont absolument inoubliables, excessivement imagées et drôles.

En mettant en scène des protagonistes terriblement humains qui ont su garder leur esprit revanchard et acerbe, l’auteur dépeint trois héros toujours aussi idéalistes, déterminés et inconséquents, qui n’ont jamais vraiment perdu leurs vingt ans. Ils n’ont pas eu assez d’une vie entière pour changer le monde, alors ils profitent de la retraite pour continuer. En se reposant sur les vaillants représentants de cette génération soixante-huitarde dont l’engagement syndical est parfaitement exploité, Wilfrid Lupano parvient donc à pointer du doigt les dérives du monde capitaliste et individualiste dans lequel nous vivons. Cette critique de l’industrialisation et de l’enrichissement à outrance, défendue par les trois compères, trouve d’ailleurs son écho dans le ras-le-bol de Sophie, exaspérée par les reliquats de l’ancienne génération :

« Vous m’avez fait, ma petite dame, que votre génération est à l’origine de tous les fléaux du monde moderne ! La mondialisation, l’ultralibéralisme, la pollution, la surexploitation, l’agriculture extensive, les paradis fiscaux, la communication ! Tout !
Vous êtes inconséquents, rétrogrades, bigots, vous votez à droite, vous avez sacrifié la planète, affamé le tiers-monde !
En quatre-vingts ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulets élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent la faim !
Historiquement, vous… Vous êtes la pire génération de l’histoire de l’humanité ! Et un malheur n’arrivant jamais seul, vous vivez hyper vieux ! »

Ce coup-de-gueule pertinent de Sophie fait inévitablement sourire, mais s’installe surtout au diapason d’un sens de la réplique hors normes et de dialogues toujours finement ciselés et particulièrement truculents. Si les répliques des trois septuagénaires sont souvent à mourir de rire, l’aspect légèrement caricatural du dessin semi-réaliste de Paul Cauuet contribue également à l’expressivité de ces personnages extrêmement attachants et foncièrement humains. Si le très prolifique Wilfrid Lupano (Alim le tanneur, L’assassin qu’elle mérite, L’homme qui n’aimait pas les armes à feu, Le singe de Hartlepool, Azimut, Ma révérence) s’entoure régulièrement d’un nouveau dessinateur à chaque aventure, c’est la seconde fois qu’il collabore avec Paul Cauuet, déjà son partenaire sur L’honneur des Tzarom. Passant avec grande aisance de la science-fiction à la saga familiale, le talentueux dessinateur livre des personnages très expressifs, prenant un malin plaisir à approfondir les traits pour accentuer leurs caractères. Les scènes sont d’une grande lisibilité et les multiples flashbacks s’intègrent bien au récit, facilement identifiables par l’usage d’un filtre gris et de bordures de cases parcheminées dans le style des photographies d’autrefois.

Si cet album fait partie de mes meilleures lectures de l’année, les autres blogueurs de K.BD partagent cet engouement. Legof, toujours enthousiasmé par les albums de Lupano, parle d’un pur régal. Malgré une couverture qu’il trouve peu avenante, il est a nouveau tombé sous le charme de ce génie de la narration ; dont le récit se retrouve de surcroît relevé par un dessin de tout premier ordre. Badelel parle d’un premier tome plein de bonnes promesses, quoiqu’il se termine un peu en queue de poisson. Sentiment partagé par Lunch, qui aurait aimé prolonger ce moment de lecture en compagnie de ces quatre flibustiers. Il trouve que la dernière page arrive un peu comme un couperet, brisant son élan de lecture, mais a su se consoler avec le mot de la fin.

Dis, Pierrot… « Tu comptes faire chier le monde encore longtemps ?
_ Le plus longtemps possible, oui. Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? À nos âges, il n’y a plus guère que le système qu’on peut encore besogner. Du coup, ma libido s’est reportée sur la subversion. C’est ça ou moisir du bulbe. »
Yvan
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  1. bidib dit :

    voilà qui donne envie :)
    Je l’ai justement vu en vitrine dans notre librairie spé et ma curiosité était piqué

  2. […] Pierre Darracq, Moka et la pétillante dame du Petit Carré Jaune ! Sans compter la très belle synthèse de kbd (regroupant les avis de Lunch, Yvan, Badelel et […]

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