etedesbagnolds

Nous poursuivons notre sélection estivale par un ouvrage de circonstance : L’été des Bagnold, sorti en 2013 chez Çà & là. Mon album coup de cœur de la saison qui n’aura pas trouvé d’échos au sein de l’équipe, à l’exception du camarade Champi, que je remercie vivement de ne pas m’avoir laissé seul pour cette lecture. Et nous ne serons pas trop de deux pour vous parler de cet « été des Bagnold ».
L’avantage d’une chronique à quatre mains, c’est qu’il est aisé de cerner les avis divergents. Mais entre Champi et myself, il n’y en a pas. Nous avons tous deux été touchés par les personnages de cette histoire et par les choix narratifs et esthétiques de l’auteur.
De fait, cette synthèse prendra une forme particulière. Je l’ai conçue comme un mix de nos deux articles. Il n’y aura pas de signes distinctifs dans le corps de texte entre les mots de Champi et les miens.
Gageons que cette chronique vous donnera envie (ainsi qu’aux copains) de découvrir cette attachante famille Bagnold…

Alors qu’il devait rejoindre son père aux États-Unis, Daniel, un ado mal dans sa peau (légèrement asocial et fan de métal) va devoir passer la période estivale avec sa mère Sue, une jeune quinquagénaire mélancolique.

A gauche, une femme sans doute encore jeune, cheveux bruns et longs, larges lunettes, veste classique ouverte sur un collier de perles et un sourire. A droite, une jeune garçon aux cheveux bruns et courts, T-shirt « 4×4 », sourire radieux. Au centre, un gros chien blanc langue pendante. Maisie.
Le petit garçon de la photo ne sourit plus, ne porte que des T-shirts noirs à l’effigie de différents groupes de métal, passe son temps entre canapé (trop grand), chips (trop grasses) et copain (trop classe, Ky, « le genre de personne à porter ce genre de chapeau en public »), et griffonne dans ses carnets noms de scènes et pochettes d’albums du groupe dans lequel il se verrait bien jouer.

Entre le présent stagnant de Daniel et le passé nostalgique de Sue, cet « été des Bagnold » est une succession de scènes du quotidien étalées sur six semaines, comme autant de chapitres du livre. Un compte rendu de ce face à face familial éprouvant et étouffant : le silence de l’un, les interrogations sans réponse de l’autre. Entre les deux, l’abîme des questions existentielles du fossé des générations : à quel moment quelque chose a-t-il cloché ? Qui est responsable ? Pourquoi tout semble s’émietter ? Que faire pour que cela cesse ?

L’auteur, Joff Winterhart, restitue ces questionnements avec une justesse poussée à son point le plus extrême : la répétition aux portes de l’ennui. Strip après strip, il nous entraîne dans la spirale de ses personnages, héros de la banalité enfermés dans une vie et une ville où tout semble figé à tout jamais et presque un peu factice parfois.
Il fait preuve d’un humour subtil, usant d’une voix off (le père de Sue ? l’auteur lui-même ?) qui commente les événements et permet d’installer une juste distance pour dédramatiser, ou apporter de l’intérêt à des scènes de vie familiale ordinaire (faites de décalages et de non-dits) qui n’ont a priori rien de fascinant.

Si l’on passe outre le poids qui pèse sur la routine et les images, on se laisse peu à peu gagner par le mal-être de l’ado : quelque chose ne va pas, c’est évident. On ne saura jamais vraiment pourquoi (même si les raisons semblent nombreuses !) mais qu’importe. Daniel, ado effacé au pas traînant et en quête de repères, fait écho à celui que l’on a été ou que l’on sera peut-être ou que l’on croise parfois : un révolté silencieux qui en veut à la Terre entière en attendant de trouver sa place.
On se laisse aussi gagner par l’étrange force de caractère de Sue : malgré ses nombreux échecs apparents, malgré ce qui peut s’apparenter à de l’impuissance, malgré ses traits tirés, ses yeux rougis et son incompréhension, elle met tout en œuvre pour mieux comprendre son fils, son monde, pour retrouver une vie plus épanouissante. Elle lutte contre le poids de la vie qui va, du temps qui passe, un combat à armes inégales.

Bien que centré sur cette relation mère-fils, le récit n’est pas fermé sur lui-même. Il s’ouvre sur d’autres temporalités (la jeunesse de Sue, l’enfance de Daniel) et d’autres personnages (Ky et sa mère, le père de Daniel, la sœur de Sue…). A ce titre, la scène du fast-food où Daniel et sa mère sont assis face à un couple père-fille qui semble vivre la même incompréhension générationnelle qu’eux, peut être vu comme une case ouverte sur une autre histoire, la promesse d’un récit parallèle. Malgré les apparentes solitudes, nous sommes nombreux à vivre les mêmes événements et ressentir les mêmes émotions.

Le graphisme de Winterhart, aux formes exagérées sans être caricaturales, aux contours « baveux » dus à l’utilisation de subtils lavis de gris, est d’une sensibilité juste. Son trait hésitant et pourtant terriblement précis s’attarde sur des attitudes et des expressions qui racontent les ressentis des personnages. Les cases pourraient directement sortir des marges d’un cahier de collégiens ou de lycéens. Comme si Daniel nous livrait à la troisième personne un journal intime de son malaise. Ces tranches de vie sont découpées en strips de six cases par page. Cette structure en gaufrier créée une répétition de forme qui fait échos à cette vie routinière.

S’il use du procédé « champ contre-champs » pour les scènes de dialogue, Winterhart sait s’arrêter sur des détails qui en disent long – pour la plupart des incrustations de photos – qui ancrent le récit dans la réalité. Une réelle beauté se dégage de ces visages pourtant disgracieux. Winterhart insuffle à ces héros de papier ce supplément d’âme qui les rend plus attachants que certaines « vraies » personnes.

Si certaines histoires courtes finissent un peu en queue de poisson (le prix à payer pour l’absurdité de cette vie en faille), toutes transpirent l’authenticité. Autobiographie déguisée ou fine analyse, L’été des Bagnold, sous des dehors un peu rebutants, touche juste et nous fait partager le quotidien bancal de personnages attachants.
Pas de grande aventure ou de grands éclats de rire : juste une histoire de gens comme on en croise souvent, restituée avec pudeur et précision. Un quasi-documentaire, en somme. Une bien belle rencontre.

Mitchul

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