chat botte

« Que se passa-t-il après que Charles Perrault eut écrit le point final du célèbre conte ? ». Question espiègle que Nancy Peña s’est posée et à laquelle elle a répondu ! « A sa manière », comme le dit David, puisqu’elle « s’inscrit dans une tradition de la BD à la fois pour adultes et enfants ».

On sait tous que le Chat Botté rusa tant et si bien qu’il permit à son maître d’acquérir la richesse, un foyer et le noble titre de Marquis de Carabas. On aurait logiquement pu penser que ce chat chaussé prendrait alors une retraite bien méritée. Il faut croire que tel était son dessein à en juger les premières illustrations du tome 1. Mais alors qu’il se prélasse au soleil, l’âne Anselme attire son attention sur un danger qui le menace…

« C’est insensé ! Pourquoi une montagne voudrait-elle la peau d’un chat.
– Souviens-toi. Tu as dévoré un ogre changé en souris !
– J’en suis pas peu fier !
– Mais la montagne croit que c’est son propre fils que tu as mangé !
– Pourquoi donc ?
– Parce que les montagnes accouchent parfois d’une souris !
– Quoi ? Qui peut avoir des idées aussi absurdes ?
– L’auteure.
– La peste soit ces bonnes femmes et leur imagination débordante ! »

Ainsi commencent Les nouvelles aventures du Chat botté où l’on découvre Maître Chat emberlificoté dans des imbroglios rocambolesques. Forcé de se démener pour se tirer de ce mauvais pas, il demande de l’aide à la souris Patience (celle qui vainquit le lion dans la fable de La Fontaine) qui le secondera dans son expédition. En chemin, les deux compagnons tenteront de s’assurer des faveurs d’un lion, d’un ogre, d’un noble… et ce n’est là que le menu du premier tome puisque Nancy Peña poursuit l’épopée dans deux autres ouvrages qui continueront cette suite de conte inattendue. Mais ces rencontres permettront-elles à Maître Chat d’être à l’abri du danger ?

Avec Perrault, on savait l’animal fourbe. Mais avec Peña, on va réellement apprécier son habileté à manipuler aussi bien ses compagnons d’infortune que ses ennemis afin de pouvoir tirer le meilleur parti de chaque situation. Un trait de personnalité que Nancy Peña va grossir à l’extrême afin de servir au mieux sa fable épique et rocambolesque. Dans cette aventure, « les protagonistes ont (presque) tous à voir avec les histoires ou les fables de votre enfance avec en plus ce petit brin de créativité permettant de faire passer le cynisme, les coups bas, les escroqueries grossières mais aussi le franc parler merveilleux de ces personnages » (David).

Démarrée en 2006, cette série réunit aujourd’hui trois tomes (sans certitude que le dernier opus comporte le point final). Comment cette idée saugrenue a-t-elle pu germer ? Le mystère reste entier. La seule explication résiderait-elle dans l’attrait que l’auteure a envers les félins ? Quoiqu’il en soit, Nancy Peña trouve dans ce personnage une source d’inspiration. Quelques vignettes suffisent à résumer le conte de Charles Perrault, un préliminaire nécessaire à ce nouveau récit pour qu’il s’émancipe de son texte originel et s’en aille arpenter de nouveaux sentiers. Avec malice, l’auteure confie au héros cette responsabilité, une mission qu’il accomplit avec brio d’autant qu’elle flatte son égo ; ça tombe bien, celui de l’énergumène est démesuré. Pour le lecteur, c’est aussi l’occasion de s’imprégner de l’ambiance qui se dégage de cette farce et de s’acclimater à ce personnage chafouin. De mon côté, j’apprécie le fait de retrouver « les qualités intrinsèques de ce personnage de conte, l’univers développé par l’auteure s’appuie en effet sur ses traits de caractère pour travailler l’ambiance de la série et développer l’intrigue. Une écriture malicieuse qui nous fera (re)découvrir ce Roi des bonimenteurs et ce fieffé opportuniste. On y voit d’ailleurs un chat culotté qui n’hésite pas à marchander jusqu’à la vie de ses compagnons d’aventure pour parvenir à ses fins. »

Pour ne rien gâcher, Nancy enrichit son récit de nombreuses références à la littérature classique (Perrault, La Fontaine, les Frères Grimm, L.F. Baum…). David rajoute volontiers que « Nancy Peña nous emmène dans un univers assez proche de celui des Don Lope et d’Armand de Maupertuis [De Cape et de Crocs], fait de bons mots, de multiples clins d’œil à la littérature française et de rodomontades en tous genres ».

Quant au support, on remarque en premier lieu les trois petits formats (16/22 cm) des albums de la série ; ils n’ont pas manqué de faire parler les lecteurs de l’équipe. Composés d’une trentaine de pages chacun, ils sont joliment édités dans la collection Lépidoptère de 6 Pieds sous Terre. De fait, on imagine rapidement une lecture trop vite digérée mais c’est sans compter l’esprit retors du matou et la malice de son auteure qui – bien sûr – n’hésitera pas à intervenir directement dans le récit afin de remettre un peu d’ordre dans la zizanie ambiante. Badelel revient d’ailleurs largement sur la présence d’une réelle interaction entre l’artiste et ses personnages et ajoute : « L’univers devient plus abracadabrant et intègre moult figures animales, si bien que la morale aidant, on se rapproche plus de la fable. L’univers et le rocambolesque n’ont ici rien à envier à La Fontaine (on s’immisce d’ailleurs dans son univers)… et Perrault peut ranger sa plume là où il le voudra ! ». Et oui cher lecteur ! Comprenez que vous serez pris à parti dans une joute verbale amusante. Mitchul décrit d’ailleurs ce jeu à merveille : « Ils s’amusent des codes de la neuvième chose, modifiant le traditionnel sens de lecture, jouant avec la temporalité du récit et la possible rétroactivité de la lecture (quand, par exemple, la souris Palmyre recherche la boite aux lettres de l’auteure qui se trouve en dernière page) » ou bien encore lorsque l’auteur dépose des lettres aux pieds des personnages ou au coin d’une page ; sitôt déposées, les protagonistes s’empresseront de prendre connaissance à haute voix de ces missives… et d’en commenter le contenu. Pour Champi, « Parfaitement dans l’esprit d’une littérature riche et imprévisible (c’est tout l’esprit feuilletonnesque qui souffle sur ces Aventures !), l’auteure y associe un traitement graphique d’époque entre plume (il me semble) et hachures, le tout se courbant avec la grâce de la caricature. »

A l’aide de son trait ciselé, s’attardant sur de petits détails graphiques, Nancy Peña reconstruit l’univers de conte sur lequel s’appuie son récit. « Loin des grands aplats hypnotiques du Chat du kimono, Nancy Peña opte ici pour une profusion de petits traits toujours bien dosée et l’agrémente de mises en pages parfois éclatées, parfois ornementales, rarement plates et anodines. » (Champi).

Lunch s’attarde volontiers sur ce traitement graphique. Il dit à juste titre que « Pour illustrer son conte, l’auteure a choisi sa plus belle plume et a opté pour un style qui s’apparente à du classicisme : l’idée de se rapprocher des gravures d’autrefois compte d’autant plus dans l’immersion et l’usage du noir et blanc, tout juste rehaussé par des trames noires ou grises pour situer les ombres, est contrebalancé par une narration fluide (textes, découpage, mise en scène). »

Cette BD est un joyeux n’importe quoi maniant aussi bien l’absurde, l’humour et la logique propre à un monde merveilleux. Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire des Nouvelles aventures du Chat Botté un parfait concentré de littérature loufoque, intelligent et référencé, élégant sans jamais se prendre au sérieux. Nancy Peña explose les codes narratifs de la BD avec talent pour nous sortir de la lecture linéaire d’une planche. Elle joue sur des doubles pages, malgré leur petite taille. Droite à gauche, en rond de bas en haut, la lecture reste pourtant naturelle tandis que les structures des pages sont à chaque fois différentes. Un travail magnifique de réappropriation de contes mais aussi de création graphique.

Mots de la fin :

Badelel : « Perrault a laissé de lui [le chat ] l’image d’un malin un peu altruiste (il s’est bien occupé de son maître, même s’il escomptait surtout d’échapper à son assiette) et particulièrement habile. On le retrouve ici trop retors pour s’en sortir indemne et on apprécie de le voir si bien malmené. »

Champi : « En prime, elle [l’auteure] joue avec les voies narratives (il est passé par ici, il repassera par là !) et avec le rapport créateur-créature, le tout sous l’égide du théâtre et du faux-semblant. »

David : « A la fois intelligente, pétillante, sympathique, un retour dans une certaine tradition de la bande dessinée tout en la renouvelant avec talent. C’est drôle de bout en bout, c’est rythmé. Bref, un coup de cœur caché sous le spectre de la simplicité. »

Lunch : « L’auteure use d’une répartie cinglante et joue sur les mots tout en développant un récit littéraire qui ravigote nos souvenirs d’enfants. Un écrit à la croisée des chemins entre le 17ème siècle et le contemporain, colportant un parfum d’aventure et somme toute beaucoup d’humour. »

Mitchul : « Ce n’est pas un exercice facile que d’utiliser des personnages déjà existant, de surcroît des héros de contes connus de tous. Mais Peña s’en sort plutôt bien, puisant dans le bagage commun de nos lectures d’enfance, convoquant sans complexes (et avec à-propos) La Fontaine, Perrault ou Rabelais. »

Mo’ : « Les jeux de mots fusent et épicent cette lecture en permanence. Comme à l’accoutumée, un graphisme délicieux nous accompagne durant notre lecture. L’auteure n’hésite pas à tordre les codes de l’art séquentiel pour le tourner à son avantage et surprendre ainsi son lecteur à chaque nouvelle page ».

Mo'

Publicités

"

  1. bidib dit :

    Voilà une chronique qui sait donner envie !

  2. […] – Femme de l’Ogre, La, (Bernadette APPERT & Étienne APPERT), La Boîte à Bulles, 2011 – Nouvelles aventures du Chat botté, Les (Nancy PEÑA), 6 Pieds sous terre, 2006 – Prince Dickie (Pieter DE POORTERE), Glénat, 2014 – […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s