pietrolino

En ce début de mois de novembre, nous abandonnons nos très chers contes pour rejoindre une thématique plus ambiguë :
Avec « Histoires de clowns », nous n’aborderons pas seulement le domaine du cirque mais nous nous efforcerons plutôt de pénétrer plus encore dans la métaphore. Car ces acteurs qui font du déguisement un art pleinement assumé dans l’unique but de faire rire sont aussi des hommes qui cachent leur moi véritable sous l’apparat du maquillage. Derrière le fard des vraisemblances, nous nous attarderons donc sur ces personnages ambivalents, porteurs de masques réels ou fictifs : mimes, travestis, psychopathes, super-héros… Bref, des personnalités complexes qui ne s’ouvrent qu’à moitié et qui font de la dualité, qu’elle soit acceptée ou subie, une façon de vivre.

Nous commencerons avec l’œuvre-hommage d’Alexandro Jodorowsky au mime Marceau, adapté du pantomime par Olivier Boiscommun : Pietrolino.

Jeu de mains, jeu d’Arlequin

La France du début des années 40, sous occupation allemande, est transfigurée par l’amertume de la défaite et la morosité de la guerre. Les parisiens qui n’ont pas participé à l’exode vivent un quotidien morne à peine égayé par les actions d’éclat de quelques insoumis. Dans la capitale comme dans tout le reste du pays, on retrouve trois sortes de gens : ceux qui se taisent, ceux qui collaborent et ceux qui résistent.
Pietrolino et sa petite troupe de saltimbanques, composée du nain Simio et de la sulfureuse Colombella, vont se produire dans les bars pour quelques pièces. Leur spectacle est une distraction et un enchantement pour la foule, d’autant plus conquise par le « jeu de mains » poétique et virevoltant du grand mime qui prend un risque insensé à mettre en scène la résistance française combattant l’impitoyable Troisième Reich. Leur destin semble scellé lorsque les officiers de la Wehrmacht pénètrent dans l’établissement et mettent fin à la mascarade. Les mains brisées sous une pluie de coups de pied, Pietrolino sombrera de plus en plus dans la déchéance, privé de son talent créatif et prisonnier dans un camp de travaux forcés… jusqu’à sa renaissance… et son envol !

Les coulisses de la création

Alexandro Jodorowsky et Marcel Marceau ont croisé leur route dans les années 50. À l’époque, l’auteur chilien voulait être mime et se croyait bon dans l’exercice. Sa rencontre avec le maître, reconnu dans le monde entier pour son incroyable talent, changea profondément sa vision des choses. Il écrivit par la suite pour lui quelques pantomimes dont certains devinrent célèbres (Le fabricant de masques…).
Le mime Marceau avait 77 ans lorsqu’il demanda à Jodorowsky de lui écrire un nouveau mimodrame. Il voulait une histoire d’amour et l’auteur de L’Incal créa pour lui le personnage de Pietrolino. Malheureusement le projet ne vit jamais le jour et resta dans les tiroirs de Bruno Lecigne, éditeur chez les Humanoïdes Associés, pendant de nombreuses années.

C’est Olivier Boiscommun qui permit à cette histoire de trouver une seconde jeunesse en l’adaptant en bande dessinée. Son travail sur Halloween lui avait déjà permis d’aborder l’univers du théâtre de rue et il se sentit vite à son aise pour parler du quotidien de ce mime, pour mettre en scène ce comédien dans tout ce qu’il a de complet, de talentueux et de touchant. Le récit d’un mime perdrait de sa superbe s’il n’était pas marqué par une grande expressivité. Boiscommun parvient à insuffler vie, dynamisme et poésie à chacun de ses gestes.

Marcel Marceau disait ceci de son personnage et qui pourrait parfaitement être transposé à celui de Pietrolino :
« Bip est un personnage intemporel, tout en étant proche de mes rêves d’enfants. Il se cogne à la vie qui est à la fois un grand cirque et un grand mystère, et j’aime à dire qu’il finit toujours vaincu, mais toujours vainqueur… Il est tout ensemble l’homme de la rue, un vagabond du quotidien et l’homme universel affrontant le tragi-comique de l’existence… Il est l’homme tout simplement, se montrant dans la nudité et la fragilité de son être. »

La patte graphique de l’auteur français nous a tous séduits dans l’équipe : ces traits saillants qui accentuent les émotions, la souffrance aussi ; ces gestes si parfaits qu’ils sont d’une infinie préciosité ; cette couleur directe, chaleureuse et bienvenue.
Le mot « poétique » est celui qui revient dans chacun de nos avis et le récit, son final aussi, le place vraiment sur un piédestal.

Le mime Marceau s’en est allé en septembre 2007. Lui qui s’enchantait de se voir incarner le rôle de Bip ailleurs que sur scène, il n’a malheureusement pas eu le temps de découvrir l’album (le premier du diptyque), paru le mois-même de sa disparition.
Le final du second tome peut paraître bien abstrait pour quiconque ne connaît pas les coulisses de la création, j’y vois personnellement une belle image et le plus bel hommage que les auteurs puissent faire au « Français le plus célèbre du monde ».

Nous l’avons dit :

Badelel : « Le rêve, la peine, la peur, la colère, l’amour ne sont qu’un panel de ces émotions que Pietrolino nous fait partager dans des cases muettes, quand le narrateur se tait pour laisser au clown le loisir de dévoiler le fond de son âme. »
Bidib : « Pietrolino est tantôt pathétique, tantôt attachant, parfois beau. L’affection que lui porte son assistant est touchante et la fin belle, même si un peu étrange. »
Livresse : « Leurs visages expressifs et ravinés appellent l’empathie du lecteur. Comment ne pas succomber à l’air malheureux de Pietrolino ? »
Lunch : « Les dessins vivants montrent toute l’expressivité propre aux clowns, capables par des gestes amples et des mimiques exagérées de passer de la détresse à la jubilation. »

Lunch

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Une réponse "

  1. […] peut avoir différentes fonctions et ces fonctions varient selon l’actualité du moment. Ainsi, Pietrolino nous montrait comment l’emploi d’accessoires a permis à une troupe de saltimbanques de […]

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