mauvais genre

Comme l’expliquait Lunch la semaine dernière, l’équipe de kbd a choisi cette fois d’explorer la métaphore via le thème atypique des personnalités duales et de l’utilisation des faux apparats.

Les clowns… pour continuer la construction de notre thématique…

Se grimer par jeu. Se grimer pour fuir la réalité. Se grimer pour parler de la réalité à ceux qui refusent de la voir. Se grimer pour ne pas être reconnu… Le costume peut avoir différentes fonctions et ces fonctions varient selon l’actualité du moment. Ainsi, Pietrolino nous montrait comment l’emploi d’accessoires a permis à une troupe de saltimbanques de dénoncer les crimes du Troisième Reich. Certes, il s’agit d’une fiction mais la pertinence du propos est réelle. Aujourd’hui, nous avons choisi de présenter Mauvais genre, un one shot réalisé par Chloé Cruchaudet (Ida, Groenland Manhattan…). A l’instar de Pietrolino, l’intrigue a pour toile de fond un conflit armé.

1914. La Première Guerre Mondiale éclate. La France rassemble ses troupes. Mobilisation générale, tous les hommes en âge de combattre doivent se rendre au front. Paul ne déroge pas à la règle. Il sera placé en première ligne, dans les tranchées, là-même où l’horreur, la peur et le froid entraînent certains hommes à sombrer dans la démence. Pour échapper à une mort qu’ils pensent inévitable, des soldats se mutilent, sachant que l’infirmité qu’ils s’infligent contraindra les instances militaires à les affecter à d’autres postes, loin des tranchées cette fois. D’autres choisiront de déserter.
Paul décide de mettre toutes les chances de son côté ; après s’être amputé d’un doigt, il est conduit à l’hôpital où la vigilance est moindre. Durant son séjour, il met les voiles, ne supportant pas l’idée d’être éloigné plus longtemps de sa femme. Conscient que cette décision l’amènera au peloton d’exécution s’il est arrêté, il préfère pourtant prendre le risque et retrouver Louise à Paris. Cette dernière vit chichement d’une modeste paye dans un atelier de couture. Lorsqu’elle apprend que son mari est entré dans la clandestinité, elle met tout en œuvre pour l’aider à se cacher. Mais les jours passent et Paul s’enfonce dans la dépression et dans l’alcool. Louise a alors l’idée de lui permettre de sortir au grand jour. Pour se faire, elle lui propose de se déguiser en femme. Malgré sa réticence, Paul accepte de se glisser dans la peau de Suzanne et se surprend même à se piquer au jeu…

Inspirée d’un fait réel et adaptée d’un essai biographique de Danièle Voldman et Fabrice Virgili (La garçonne et l’assassin), l’histoire de Mauvais genre relate le parcours surprenant de Paul Grappe et de Louise Landy. L’album s’ouvre sur le procès durant lequel Louise a dû justifier ses actes devant les tribunaux. « Le rideau peut alors se lever sur le premier acte, joyeux et insouciant, des premiers pas d’une histoire d’amour qui croît, lentement, de soirée de bal au fil de l’eau, de pas de danse en rêves murmurés ». Ces propos qui introduisent la chronique de Champi, satisfait de sa lecture et soucieux de partager les raisons d’un engouement, expliqué notamment par la présence de « dialogues percutants » qui nous poussent à découvrir les conséquences inhérentes à la lente métamorphose de Paul. Mais Mauvais genre est avant tout un récit composé de thématiques plurielles : prostitution, violence, alcoolisme, mœurs, couple, fantasmes, guerre… Pourtant, rien n’est effleuré, la chronique de Lunch précise à juste titre que « les thématiques abordées sont nombreuses mais traitées sans superficialité. L’alchimie fonctionne à merveille ».

Dans nos écrits, nous prenons le temps de nous arrêter longuement sur l’ambiance graphique et en particulier sur le trait charbonneux de Chloé Cruchaudet qui y contribue largement à créer l’atmosphère du récit. Pour Livresse, « ce choix esthétique confère à cette bande dessinée toute sa dimension triste et tragique ». Chez Badelel, le ressenti est similaire : « un mélange de lavis et de fusain entretient une ambiance « noir et blanc » très en accord avec le décor à la fois historique et sombre des quartiers populaires du siècle passé. Pourtant, on devine les couleurs ». J’enfonce le clou en expliquant l’utilisation d’une unique couleur qui vient ravir les planches et rehausser l’attention, « une petite touche de rouge par-ci, une petite touche de rouge par-là, Chloé Cruchaudet émoustille nos pupilles en faisant ressortir détails et accessoires (un vêtement, une fleur, pommette…) dans une ambiance graphique où domine le gris sous toutes ses variantes. L’auteure épice notre lecture, sollicite nos sens et nous surprend à chaque page ».

Les deux qualités intrinsèques de cet album (traitement graphique et traitement narratif) invitent donc les lecteurs à observer le cheminement effectué par Paul, enclin à un dédoublement de personnalité. De fait, le côté réflexif de cette lecture nous conduit à cheminer à notre tour. Pour Yvan, « l’évolution psychologique de ce couple hors-norme est particulièrement intéressante à suivre, que ce soit au niveau des blessures liées à la guerre ou au niveau du changement d’attitude de ce mari ». Et les questions jaillissent sur cet homme androgyne : victime, sadique, pervers, malade, fou, inverti, mal-aimé ?

Une majorité d’avis enjoués dans l’équipe de kbd, à l’exception de Bidib qui précise avoir été fortement influencée par les chroniques mises en ligne par d’autres lecteurs ; elle s’attendait à quelque chose de plus enthousiasmant.

Ce que l’on voudrait que vous reteniez :

Badelel : « Ce qui est souvent gênant avec les biographies, c’est leur côté rigide. Point de cela ici. Cette histoire est tellement inattendue qu’on refermerait le livre, persuadé qu’il s’agit là d’une fiction pure ».

Bidib : « Ce qui est le plus intéressant ici, c’est de voir l’évolution du personnage principal : comment Paul devient Suzanne, petit à petit. Et comment Suzanne fini par détruire Paul ».

Champi : « Ce ballet tristement peu coloré (à raison) résonne avec les traits souples déployés page après page, qui s’embrouillent dans les bourbiers, se subliment avec les chorégraphies et se chiffonnent dans les disputes toujours plus violentes que vie sur le fil et folie rampante attisent entre les deux époux ».

Livresse : « Ce roman graphique aux ambitions multiples est à la fois une réflexion sur la moralité, sur les mœurs, sur la société pendant et après la Grande Guerre, mais aussi une histoire touchante et émouvante sur les moyens mis en œuvre par un homme démuni pour survivre ».

Lunch : « L’une des grandes forces de cette bande dessinée est son incroyable complexité malgré sa fausse simplicité apparente ».

Mo’ : « Le lecteur se laisse ainsi facilement emporter par la frénésie des personnages, profite de leurs joies, encaisse leurs éclats de voix, essuie les pots cassés si nécessaire ou bat le rythme à l’écoute d’une mélodie ».

Yvan : « Visuellement, l’album est également une belle réussite. Chloé Cruchaudet restitue à merveille l’ambiance sombre d’après-guerre de ce Paris des années folles ».

Mo'

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