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Bidib, la chef d’orchestre du thème de février, nous propose d’aborder l’Histoire par la bande. Un vaste programme, qui nous a amené à réduire le champ au XXème siècle. La bande dessinée a apporté de nombreuses pépites et œuvres indispensable sur le sujet : Maus de Spiegelman, Le Complot de Will Eisner, les albums de Joe Sacco, Philippe Stassen ou Emmanuel Guibert… On commençait à peaufiner la sélection et là, BAM ! Le choc !
Putain, Ils ont tué Cabu, Wolin, Charb, Tignous, Honoré, Maris et beaucoup trop d’autres anonymes… L’Histoire nous a rattrapés ! Et d’une sale manière.

Sans chercher à changer de thème (délai trop court), il nous est apparu impossible de ne pas aborder ceux qui ont révolutionné le dessin de presse et la manière de rendre compte des événements d’actualité. Impossible de ne pas revenir sur l’aventure éditoriale la plus passionnante de l’histoire de la presse du XXème siècle. Impossible de ne pas penser aux victimes, leurs familles, leurs amis, ceux qui restent, orphelins et à jamais marqués. Impossible pour nous autres fans de dessin et de liberté d’expression de ne pas chialer.

Ces artistes sont toujours vivants, tant leurs œuvres n’en finiront jamais de nous faire rire de ces choses qui ne prêtent pas à rire. Ce rire salvateur, libérateur, indispensable.
« Quand, avec Choron, « mon frère », nous avons pris le risque de lancer Hara-kiri, puis Charlie Hebdo, nous n’avions pas l’intention de faire de l’humour – « faire de l’humour » ! Quelle dérision ! – mais bien de rire, de rire et de faire rire sans entraves, sans tabous et sans prétendre réformer les mœurs et la morale.  » (Cavanna cité en préface de l’album La BD est Charlie).
willem101960, sort le premier numéro d’un obscur journal : Hara-Kiri. A sa tête, deux dessinateurs (Cavanna/Sépia et Fred) et un colporteur (Bernier, pas encore Choron). Aussitôt épaulés par une équipe de dingues (Topor, Gébé, Cabu, Wolinski, Reiser, Willem…) qui, rapidement, invente une nouvelle forme de dessins d’humour. « [Un] passage du dessin unique, du classique « dessin-gag », avec ou sans légende, à la suite de dessins racontant une histoire. Pas vraiment la bande dessinée avec ses cases, ses bulles et son découpage-cinema, mais quelque chose de beaucoup plus leste, de beaucoup plus enlevé, et qui devint vite le genre maison. C’était, si l’on veut, une écriture dessinée, apparemment bâclée comme un croquis – apparemment ! – et terriblement efficace. Gébé y excella, Cabu en fit un outil de reportage où dessins et texte écrit à la main s’entremêlaient. Wolinski devait y trouver le terrain de son épanouissement. » (Dixit Cavanna dans Bête et Méchant).

Un journal plus axé sur les phénomènes de société que réellement politique. Niveau rédactionnel, Cavanna fait le nécessaire mais a besoin d’un soutien, qu’il trouvera avec l’arrivée de Delfeil de Ton (et par la suite Jackie Berroyer ou Jean-Marie Gourio).
Hara-Kiri bouscule les mentalités, provoque les autorités (politiques, religieuses…) et surtout emmerde la bourgeoisie bien pensante. Il n’a donc pas été épargné par les censeurs et le journal a failli disparaître à plusieurs reprises (1961, 1966…). Mais l’acharnement de la rédaction (Cavanna et Choron en tête) a permis au journal « Bête et Méchant » de tenir vingt-cinq ans (1960-85) !

Choron a en partie raison lorsqu’il explique qu’ Hara-Kiri a contribué à Mai 68, dans la mesure où la génération « élevée » à Hara-Kiri depuis 1960 est celle-là même qui a fait Mai 68. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les positions prises par la rédaction en faveur des Droits des Femmes (pilule, avortement) ou contre l’armée, les curés, les patrons, la société de consommation (en détournant la publicité), les politiques paternalistes (joli pléonasme, malheureusement encore d’actualité).

Suite aux événements de Mai 68 et l’exemple de l’Enragé de Siné (auquel participaient Topor, Willem ou Wolinski) la rédaction, malgré une gestion souvent catastrophique, décide de lancer une formule hebdomadaire d’Hara-Kiri, afin de coller au plus près de l’actualité politique. La même année (1969), ils sortent également Charlie Mensuel, spécialisé dans la bande dessinée, aussi bien les classiques du comic-strip (Peanuts, Andy Capp, Popeye…) que l’avant-garde européenne (Crepax, Masse, Pichard…).

Après l’interdiction de l’hebdo Hara-kiri en 1970 (suite à la une du 16 novembre sur la mort du général De Gaulle) tous les membres de l’équipe ont décidé de continuer, en changeant juste de nom : Charlie Hebdo est né (pour conserver une cohérence éditoriale, ils ont repris le « Charlie » du mensuel). Le premier numéro est sorti le 23 novembre 1970 et à leur grande surprise, aucune réaction des censeurs… de droite. Car bien entendu, toute la rédaction est plutôt orientée politiquement à gauche, voire à l’extrême-gauche (il y a même des anarchistes, des bouffeurs de curé, des anti-militaristes, des écolos tels que Siné, Reiser, Gébé ou Fournier).

Hara-Kiri, Charlie Hebdo et Charlie Mensuel sont trois journaux complémentaires. Une armada à l’assaut de la presse française (et européenne) des années 60, 70 et 80 (à laquelle il faut rajouter La semaine de Charlie, Charlie Matin, BD, l’hebdo de la BD…). Son influence est encore bien présente : Groland, Psikopat magazine, Siné Mensuel, Fluide Glacial… Et bien entendu Charlie Hebdo. Même si l’esprit n’est plus vraiment le même depuis son retour en 1991 (les intentions de Philippe Val sont bien différentes de celles du professeur Choron !) on y trouve encore des membres fondateurs, épaulés par une nouvelle garde pour le moins talentueuse (Charb, Luz, Riss, Tignous, Jul, Catherine, Coco, Sattouf…). Le remplacement de Val par Charb en 2009 annonce un retour aux valeurs fondatrices du journal : indépendance face au pouvoirs (politiques, économiques, religieux…) et irrévérence envers les obscurantistes de tous poils.

willem11On peut reprocher à l’équipe de Charlie de constamment chercher la provocation, d’appuyer toujours là où ça fait mal (je pense à l’affaire des caricatures). C’est justement pour cela qu’on les apprécie (ou non), pour leur prises de positions tranchées, sans concessions, mais toujours dans le but de défendre les libertés individuelles, la laïcité, la république… Dans une démocratie telle que la France, un journal de ce type est indispensable !

Les dessinateurs maison ont créé une nouvelle manière de retranscrire et commenter l’actualité. Ils sont à l’origine de ce que l’on nomme la bd de reportage. Des dessinateurs qui tels des correspondants se rendent sur les lieux pour couvrir l’actualité avec leurs dessins et leurs mots. Une démarche de journaliste, proche également des dessinateurs d’audience (dont font parti Cabu, Tignous ou Riss), sachant croquer rapidement et efficacement ce qu’ils observent. Tels des instantanés, leurs dessins font traces.

Témoins de leur temps, les gars de Charlie n’avaient sûrement pas conscience qu’ils deviendraient des témoins privilégiés de l’Histoire. En effet, relire des numéros de Charlie Hebdo des années 70 nous garantit un sacré voyage dans le temps, un arrêt sur image unique sur les événements et les mentalités de l’époque. C’est le temps qui transforme ce travail de commentaire d’actualité en témoignage historique.

Le Charlie Hebdo de 2015 doit continuer pour nous apporter des regards autres, des réflexions et commentaires sur l’actualité qui sortent de la pensée médiatique unique. Le Charlie des années 70 doit être régulièrement relu (tout comme le Hara-Kiri des années 60) afin de mettre en perspective les événements passés avec ceux que nous vivons actuellement. Pour nous rendre compte que les combats menés et gagnés par cette génération ne sont pas immuables. Il faut continuer à les défendre.

Nous avons décidé de parler de Willem, qui avec Siné et Delfeil de Ton sont les derniers de leur espèce, les derniers membres du Charlie Hebdo « canal historique ». Et heureusement que l’ami Willem est toujours là pour nous renvoyer en pleine face toute l’absurdité de notre condition de pauvres cons, la débilité des puissants qui n’ont aucune conscience de la condition humaine. Il rend surtout compte de l’absurdité de l’Histoire qui, de par l’amnésie des Hommes, ne fait que se répéter. Car aussi trash soit-il, Willem n’invente rien. Il retranscrit avec son regard acéré, son indépendance d’esprit, sa sensibilité sans concessions toutes les absurdités du monde des vivants. Il énonce et dénonce les comportements déviants et pour toujours inacceptables des barbares, des obscurantistes, des fondamentalistes…

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Nous avons retenu trois ouvrages du maître flamand, trois pavés jetés dans la mare de la pensée unique, nous permettant de considérer l’un des aspects essentiels de son œuvre : le témoignage historique, la relecture des événements passés ou le témoignage au présent. Même quand ça le touche directement !

Lunch nous parle de Dégueulasse, « un titre fort qui pour l’auteur résume l’actualité du monde. Il retrace dans son album-recueil les faits qui ont marqué l’Histoire contemporaine. Chaque planche est un condensé de ses dessins de presse, une rétrospective illustrée reposant sur des caricatures qui nous aident à relativiser sur les évolutions des politiques, sur les positionnements des gouvernements au fil du temps. Palestine, Iran, Irak, Libye, Afghanistan… tous les conflits y passent et sont disséqués sous l’œil acerbe de l’auteur néerlandais. »

Champi lui, s’est arrêté sur Le Feuilleton du siècle, un « pavé de 200 pages (sur papier épais, d’où l’impression de pavé !) qui commence un an avant le « vrai » début du XX°s. et s’achève de fait un an plus tôt que dans les calendriers. Soit.
A raison de deux pages par an, WILLEM décortique les ressorts universels et récurrents des dessous de l’Histoire, à travers de brèves histoires grinçantes, sordides, sales, suintantes, qui au mieux font sourire jaune (grâce à la dose d’absurde outrancier dont il sait les habiller), au pire (le plus souvent) donnent envie de mordre dans tous les journaux-atlas-livres d’Histoire et de manière plus générale d’arracher à pleines dents les têtes dirigeantes qui ont fait du siècle passé ce qu’il fut.
»

Pour ma part, j’ai replongé avec jubilation dans Destruction Massive, un condensé de ses dessins concernant la deuxième Guerre du Golfe : « Alors que le World Trade Center fume encore, que les noms d’al-Qaida et Ben Laden sont sur toutes les lèvres, Bush junior, lui, veut attaquer l’Irak de Saddam Hussein, au nom de la liberté et de la lutte contre le terrorisme. Mais surtout par intérêts économiques. Personne n’est dupe et on peut compter sur Willem pour nous démontrer le caractère ubuesque de la situation. Car quoi de plus ubuesque que de déclarer la guerre au nom de la paix. »

Mitchul

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  1. […] il n’y a qu’un pas (que Mitchul a en toute logique franchi dans l’article sur Charlie Hebdo / Hara-Kiri présenté ici la semaine […]

  2. […] cygne, Le (Xavier Dorison & Emmanuel Herzet & Cédric Babouche), Le Lombard, 2014 – Dégueulasse (Willem), Les Echappés, 2013 – Demain, demain (Laurent Maffre), Actes Sud BD, 2012 – […]

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