carnet-perou
Lettre ouverte à Fabcaro

Monsieur,

Je me fais le porte-parole de notre petit groupe de blogueurs chroniqueurs de bande dessinée pour vous faire parvenir tout notre mépris. Nous avions choisi votre « livre » pour ouvrir notre mois consacré à 6 pieds sous terre, éditeur connu pour l’humour, la finesse et l’intelligence de ses publications, en se disant qu’un authentique carnet de voyage « ça le ferait » comme on dit chez les jeunes. Car le carnet de voyage c’est la noblesse de l’écrivain, l’exotisme, l’enivrante découverte et l’intériorité. Cet exercice montre toute la sensibilité d’un auteur.

Sur le chemin de Cuzco, tel est le sous-titre de votre « œuvre »… Monsieur, vous nous avez trompés ! Champi se revoyait déjà arpenter de nouveau les chemins du Pérou qu’il avait empruntés 10 ans plus tôt. A l’aube de sa nouvelle dizaine, Mo’ s’est laissé prendre par la main. Un pied au Pérou, un autre en France, sacré grand écart au gré de vos pérégrinations. Elle ne se remet pas de cette tromperie, elle qui avait tant cru à votre récit. Sachez Monsieur que depuis 15 jours (un peu moins pour Champi car il avait piscine), je ne cesse de les consoler de cette frustration intense.

Depuis vos débuts, vous nous aviez habitués à faire de l’humour, à commettre des albums aux goûts douteux. Belle insouciance de la jeunesse ! Mais un jour vous vous levez, vous avez 40 ans, vous regardez derrière vous et vous vous dites : « Qu’ai-je produit ? » Rien de sérieux. Comme vous l’affirmez vous-même, vous ne pouviez décemment pas continuer jusqu’à 80 ans dans cette impasse. Un nouveau défi se dressait devant vous. Vous aviez (enfin !) pris conscience que pour marquer définitivement le 9e art, il fallait donner dans l’autobiographique, dans le réel, mettre vos tripes sur la table, danser tout nu dessus et vous rouler dedans. De notre côté, nous étions prêts à vous aider, à porter la bonne parole à notre échelle. Mais, je le répète, vous nous avez trahis.

Cela commençait pourtant bien. Une couverture soignée et un synopsis particulièrement alléchant nous présentaient votre démarche. De la rencontre avec une jeune plasticienne péruvienne au désir de départ vers une terre inconnue, tout était là. Puis, nous avons ouvert le livre. Lunch était pris dans ce tourbillon entre croquis en bichromie noir/bleu, happé par ces récits loin de nos habitudes et de notre civilisation. Croquer ce pays à pleines dents ! Mais déjà, Badelel, notre sceptique en chef, s’ennuyait devant des phrases sonnant un peu trop creux à son goût : « Je ne sais pas pourquoi mais je suis intimement convaincu que je reviendrai ici un jour ». Elle fut la première à le sentir : votre plume était trempée dans l’encre de la félonie.

Car, peu à peu, des événements bizarres parsèment les planches. Nous citons presque tous la « star locale » Juan Hendrije qui joue de la flûte de pan derrière sa tête avant d’y mettre le feu. N’oublions pas non plus les enfants qui jouent au football avec un lama, la semaine mexicaine ou la foule fredonnant Joy Division… Sans commentaire ! Mais ce n’est rien comparé aux arrivées impromptues de quelques guest-stars des éditions 6 pieds (James, Gilles Rochier, Fabrice Erre), d’éditeurs ou d’amis, des clins d’œil à d’éminents confrères (Lewis Trondheim), sans oublier les références aux grands « voyageurs » de la BD. Hergé, très présent dans ce carnet, était d’ailleurs bien connu pour raconter des histoires du bout du monde tout en ne bougeant pas de sa Belgique natale. Plus qu’un maître, une philosophie de vie.

Votre livre part en vrille dans un capharnaüm nauséeux : récit foutraque, anecdotes d’écriture, notes de réalisation, recueil d’œuvres toutes aussi diverses que variées, support de photo-montage, blagues potaches… Carnet du Pérou est un bazar bizarre qui s’amuse à remplir nos cerveaux de doutes et à nous laisser patauger dans cette boue informe. Oui, on ne sait plus ! A travers l’ignominie, Lunch a cru entr’apercevoir des anecdotes réelles qui l’ont beaucoup touchées. Mais peut-on encore vous faire confiance ? Energumène, clown, menteur, auteur, voyageur ? Qui êtes-vous Fabcaro ? Qui se cache derrière le créateur de Rancho y Martinez, les deux cafards philosophes de ce carnet ? Peut-on vraiment jouer avec l’esprit du lecteur sans se prendre un jour les pieds dans le tapis ?

Nous avons notre réponse, Monsieur. Pour ne pas trop choquer nos lecteurs adorés, nous la cacherons par pudeur. Mais sachez-le, malgré tout, nous avons tous pris un réel plaisir à la lecture de votre livre et ça… ça c’est tout simplement intolérable !

Voyageusement vôtre.

L’équipe de KBD

David
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Une réponse "

  1. […] L’ (Serguei Dounovetz & Paco Roca), 2010 – Bredoute, La (Fabcaro), 2007 – Carnet du Pérou (Fabcaro), 2013 – Celle de ma vie, celle de mes rêves (Pedro Brito & João Fazenda), […]

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