feudepaille

Face à la production pléthorique, il est très difficile de repérer les bons albums, susceptibles de vous emporter, vous dépayser, vous transcender. On peut faire confiance à nos libraires et critiques favoris pour découvrir des œuvres originales ou de jeunes auteurs prometteurs, mais même eux ont bien du mal à s’y retrouver. Le hasard peut parfois bien faire les choses… Cependant, le mieux est de s’orienter vers les productions de maisons d’éditions dont on apprécie la qualité du catalogue et les choix éditoriaux. 6 Pieds sous Terre fait bien évidement partie de cette famille d’éditeurs pointus et exigeants, respectueux des œuvres et des auteurs. On peut être sûr de faire de belles rencontres grâce à eux. Et avec ce Feu de paille, on se dit qu’on peut toujours compter sur l’Ornithorynque.

Feu de Paille est un conte fantastique. Un univers clos aux multiples ramifications qui n’est pas sans nous évoquer les célèbres séries du genre : La quatrième dimension, Au delà du réel, Les envahisseurs ou le film Candyman. Comme nous l’explique très bien Badelel : « Une sorte de boucle temporelle s’opère tandis que le présent et le passé se mêlent, que l’adolescent d’autrefois et celui d’aujourd’hui se confondent. Temporellement et géographiquement, nous ne savons pas bien où nous sommes, entretenant ainsi un flou, un doute et donc une angoisse. »

Mondes parallèles, vieilles superstitions, créatures étranges, bio-mécanique ou nouvelles technologies… Adrien Demont arrive à jongler avec tous ces éléments sans alourdir son récit et nous perdre en route. La tension diffuse qui s’en dégage dès les premières pages se maintien tout au long de la lecture et nous garantie même quelques frayeurs, ce qui est plutôt rare en bande dessinée. Oliv a trouvé les mots justes : « Emprunte de symboles, la chaume d’Adrien Demont brille tout feu tout flamme. Les réflexions à apporter sont multiples et plusieurs niveaux de lectures sont mis en place (le groupe des trois enfants, l’histoire du personnage principal et les événements qui en découlent). Nous devons faire face à un scénario complexe mais habile. De plus, il est entrecoupé de mini-récits d’épouvante qui font écho avec d’éventuelles légendes tenaces… »

Un album dont le fond et la forme sont indissociables. Comme il est indiqué en 4ème de couv’ : « Il arrive qu’un événement bouscule l’ordre établi et provoque de graves interférence capables de bouleverser notre perception de la réalité ». C’est ce que fait Adrien Demont avec son récit. Entre séquences oniriques, souvenirs, hallucinations ou réalité, il nous entraîne dans une succession de scènes (aux époques diverses et aux multiples protagonistes) qu’il nous faut resituer dans leur temporalité.

Lunch décrit très bien les enjeux de ce récit : « c’est l’histoire de Joseph qui revient en famille dans sa campagne natale. C’est aussi celle de son fils Pierre, reproduisant sans le savoir le même parcours que son paternel. Et puis rien ne serait aussi parfait sans Hugo, indéfectible essence des lieux, enivrant la nuit de son empreinte omniprésente. Qui est-il vraiment ? Qu’est-il devenu ? Les souvenirs sont tellement forts et les liens pesants qu’ils s’imprègnent même dans un cœur de métal. »

Feu de Paille est avant tout une histoire de famille. Deux récits principaux se font écho et semblent se répéter : la jeunesse du père et le présent de son fils. Au delà de ce décorum fantastique, cet album aborde les thèmes de la transmission filiale, du temps qui passe, de la fin de l’insouciance… C’est parce qu’il a frôlé la mort que ce père de famille revient aux sources de son enfance. Ce faisant, il offre à son fils une sorte de rite initiatique, le laissant découvrir (comme lui-même a pu le faire) que le monde est un vaste champ des possibles, mais que de nombreuses forces (ancestrales ou modernes) en régissent les règles.

La dualité entre les légendes séculaires et les technologies modernes est au cœur du récit. Cette famille de citadins (dont le père possède un cœur artificiel) doit se confronter à l’isolement d’une population rurale ancrée dans ses traditions. Ce qu’explique très bien Mo’ : « Il y a des éléments qui nous sont familiers. La place du village s’anime à l’occasion de son marché hebdomadaire, les moissonneuses-batteuses s’agitent dans les champs à l’occasion des moissons. Chacun est affairé à ses tâches quotidiennes, de la visite de courtoisie du voisinage au rituel de l’histoire du soir racontée aux enfants. Cependant, on y croise régulièrement un robot-facteur ou une cigale électrique. De fait, dans ce lieu-là, le passé, le présent et le futur cohabitent et les vieilles histoires ont une résonance particulière. »

Adrien Demont ne cache pas les artifices. Il aime les décors de carton-pâte très théâtraux, qui sentent la mise en scène, le fictif. Outre le père qui fut réparé comme une vulgaire machine (et se comporte parfois comme un androïde somnambule), certains personnages-automates répètent leurs textes de façon mécanique (tel le facteur-robot), sans âme. Les décors en sont plus pourvus que les personnages. Les chimères plus vivantes que les vivants…

Nous sommes unanimes, le graphisme d’Adrien Demont est sublime. Mo’ parle de « belles trouvailles graphiques [qui] titillent nos yeux tout au long de la lecture ». Oliv’ a été surpris et bluffé par le « trait élastique » d’Adrien Demont qui « anime ses personnages en les caricaturant et en leur faisant porter des masques ». Lunch apprécie « les courbes de ses traits [qui] se déforment pour laisser plus de place au vagabondage de l’esprit. » Badelel qui comme nous tous avoue avoir eu quelques petites frayeurs, arrive à la conclusion « qu’il n’y avait ici rien de bien effrayant, si ce n’est l’ambiance distillée par l’auteur. » Elle précise à juste titre qu’ « au fil de la lecture, l’auteur démystifie ce qu’il a créé ».

Les choix esthétiques et narratifs de Demont contribuent pleinement à l’étrangeté diffuse et légèrement flippante du récit. Champs contre-champs, plongée contre-plongée, cadre hors-cadre, intérieur-extérieur… Demont se joue de l’espace avec une remarquable dextérité. La gravité ne semble pas exister, les personnages ou les objets flottent comme en apesanteur.

On constate avec ce type d’album que le médium demeure un formidable champ d’exploration, proposant de nouvelles perspectives quant à sa nature même de « livre-monde ». Adrien Demont explore avec finesse et subtilité les potentialités narratives et iconiques du récit par l’image, sans oublier l’essentiel : nous raconter une histoire passionnante.

Mo’ : « Un récit qui mêle l’ici, l’ailleurs et des événements qui font délicieusement frissonner. Que cet article vous donne envie de découvrir l’album et que vos chroniques fleurissent aussi vite qu’un feu de paille sur la toile ! »

OliV’ : « Feu de paille, c’est une alchimie bouleversante, une sorte de combustion qui dégage de la chaleur, de la lumière, très intriguant à lire ! »

Lunch : « Feu de paille pourrait nous plonger peu à peu dans la folie, c’est surtout un retour en enfance, dans cette ancienne vie où les gosses se réunissaient pour tester leur peur, pour passer le temps. »

Badelel : « Un feu de paille en somme. C’est-à-dire qu’il s’agit en fait de faire revivre les frayeurs adolescentes et les superstitions paysannes. »

Mitchul : « On ne sait où va aboutir ce récit à tiroirs […]. Le mieux est de lâcher prise. Feu de Paille est un livre que l’on garde longtemps en soi, qui amènera quelques relectures… »

Mitchul

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  1. […] de l’armée japonaise (Kyung-a Jung), en co-éditions avec Au Diable Vauvert, 2007 – Feu de paille (Adrien Demont), 2015 – June (Nicolas Moog), 2011 – Mamé (Loïc Dauvillier & […]

  2. […] 03. Équinoxes, Les (Cyril Pedrosa), Dupuis 04. Favorite, La (Mathias Lehmann), Acte Sud BD 05. Feu de paille (Adrien Demont), 6 Pieds Sous Terre 06. Grand méchant renard, Le (Benjamin Renner), Delcourt 07. […]

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