barbe« En mai, rase-toi comme il te plaît » : tel pourrait être l’adage porté par k.bd en ce joli mois d’après avril et d’avant juin (que ne ferais-je pour éviter une répétition !).
Nous vous avons donc concocté un sujet au poil (promis, je ne la fais plus celle-là) en plaçant ce mois sous le signe de… la barbe ! Si, si, vous avez bien lu, « la barbe en bande dessinée ». Tout un programme issu de mon esprit malade ET validé par la majorité de l’équipe, c’est vous dire si, en tant que grand barbu originel, j’étais satisfait.

Cette internationale barbe (non, non, ne me parlez pas de la chantante Conchita…) se déclinera, au fil des dimanches, aussi bien en Asie qu’en Amérique, preuve s’il en fallait de l’intemporalité et l’aspatialité (sic) de ce tas de poils.

Au vu de l’actualité, nous ne pouvions manquer d’entamer ce mois où « l’on rase gratis » par La gigantesque barbe du mal, gigantesque livre apparu sur nos étagères il y a peu.
Plongeons donc dans le thème et les poils à la suite de Stephen COLLINS et ayons une pensée pour Raspoutine qui, par sa nationalité et sa pilosité faciale, aurait pu figurer dans les titres d’avril comme de mai et n’a finalement été retenu ni pour l’un, ni pour l’autre.
Tragique destin.

« Sous la surface des choses, en-dessous de leur peau, se cache quelque chose que nul ne connaît. »

Dave en sait quelque chose, en matière de peau, lui qui n’a qu’un poil sur le caillou.
Un seul.
Récalcitrant mais discret, inamovible mais paisible.
Un poil.
Son poil.
Rien d’autre ne vient déranger le sage ordonnancement de sa vie, de son monde où tout marche droit, est bien taillé, est à sa place, ne pose pas de question. Sur Ici, « la maniaquerie excessive est collective. » (Mo’)
Dave est en effet un bon petit gars d’Ici.
Mais si, Ici, belle île en œuf qui en sait quelque chose en matière de peau, lisse pays aux allées bien rangées qui n’a qu’un seul poil sur le caillou, en somme : Dave lui-même.

« Avec beaucoup d’humour et par une histoire complètement surréaliste Stephen COLLINS dépeint ces banlieues aseptisées où pas un brin d’herbe ne dépasse. » (Bidib)
Où rien ne dépassait, en tout cas, car la couverture ne nous trompe pas sur la marchandise : une gigantesque barbe rôde dans les rues calmes et ordonnées d’Ici.

« Bien malgré lui, en introduisant un « poil » d’anormalité dans cette société parfaitement huilée dans laquelle le désordre fait peur, Dave s’attire les foudres de tous et initie un changement inattendu. » (Badelel)
Mais si, la peur. Vous savez bien. Celle qui n’a rien à faire Ici puisqu’elle naît là-bas. Enfin, Là, par-delà (ah ah) les flots, à peine cachée par le bruit des vagues.
Donc à cause de Là la peur est Ici. Si, si. Parmi nous. Parmi eux. En eux peut-être ? En tout cas en Dave qui est parmi eux, ce qui n’arrange rien.

Et pourtant, il n’avait rien demandé, le bougre : écouter les Bangles, pondre de beaux graphiques pour son entreprise, écouter les Bangles, manger ses légumes, écouter les Bangles, dessiner les passants passant devant sa fenêtre.
Du rythme sûr, de la saine répétition, de la douce habitude.
Le rêve.
Le rêve de tout auteur de BD, même, car avec « [sa] vie en cadres, en cases, Dave assume à la perfection et jusqu’au bout son statut de héros ordonné de bande dessinée. » (Champi)

Ayons même davantage d’ambition pour ce bon vieux Dave : « Par [son] reflet [..], Stephen COLLINS pose un regard cynique sur une société consommatrice qui a peur de tout. » (Lunch).
Là repose peut-être tout le problème de notre héros si placide : il est un symbole. Un lourd symbole dont on suit avec lenteur les… disons, les coups du sort, sur fond de « voix-off assez monocorde. » (Mo’)

Un avis un peu dur vis-à-vis d’un personnage qui n’a rien d’un super-héros et qui, jouet des concepts – mais n’est-ce pas là le tragique destin des symboles ? – subit. Avec une certaine philosophie, ou en tout cas une certaine inertie.
« Dave est soumis au désordre de sa barbe de la même manière qu’il était soumis à l’ordre de la société : il subit. » (Badelel).
On vous l’avait bien dit.

Un peu d’indulgence, que diable, pour cet agent du mal bien malgré lui qui laisse le tumulte que tout le monde redoutait envahir Ici dans ses moindres recoins.
Il n’en fallait pas plus pour que tous, tous sans exception le jugent, le jaugent, le toisent, le coiffent (bien obligé !) et le condamnent.
On ne veut pas de ça Ici, ma bonne dame.

Ce récit lent et décalé (décalent ?) n’a pas fait l’unanimité auprès des nos lecteurs : déception des uns, plaisir des autres, les avis sont partagés (et les références aussi, certains évoquant Atsushi KANEKO, d’autres… Scorpions Very Happy).

Graphiquement en revanche, chacun semble y avoir trouvé son compte.
Mo’ évoque de prestigieux contemporains (Shaun TAN ou Charles BURNS) dont les savantes hachures ou le cerne épais ne sont jamais loin.
Bidib apprécie « la quiétude » qui se dégage de « son dessin et ses couleurs. »
Des couleurs qui « renforcent le doux pessimisme, la triste inéluctabilité [du] propos. » (Champi)
Lunch s’est laissé bercer par le rythme des images (à géométrie variable) se mariant parfaitement à celui de la voix du narrateur : « le fond et la forme se confondent. »
Quant à Badelel, elle relève que « petit à petit, les cases osent », elles aussi gagnées par le chaos (pileux).
Il faut dire qu’en matière de mise en case et de mise en page l’auteur ne sombre pas dans la routine, allant de la case la plus minuscule à la pleine double page : le récit ne respire jamais tout à fait au même rythme. Gare aux spasmes.

Difficile de se départir de l’étrangeté – et d’une certaine langueur – qui nous envahit à la lecture de cette Gigantesque barbe du mal : le récit avance lentement, la douceur du trait – même pour exprimer l’horreur de Là –  ajoute à ce rythme au ralenti et ferait presque glisser le lecteur dans une certaine torpeur.
A vous de voir si vous le jugerez rasoir (ah ah), barbant (oh oh) ou si vous le trouverez plutôt doux et soyeux (je sais, j’avais dit que je n’en jetais plus…) en plus d’être intriguant.

Badelel : « Si le propos est incongru, il n’en délivre que mieux son message. »

Bidib : « Une histoire surréaliste très paisible. »

Champi : « En appuyant un peu trop son message […] l’auteur dessert la magie de son ouvrage. »

Lunch : « C’est une poésie verbale et visuelle ! »

Mo’ : « Ce qu’il y a de frustrant, c’est d’être convaincu du potentiel de cette histoire mais de constater que l’auteur n’a pas pris la peine de lui donner la force qu’elle requérait. »

Champi

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  1. […] Une lecture commune K.BD, la synthèse de nos avis rédigée par Champi est ici. […]

  2. […] ed. Casterman, 1979 – Dieu en personne (MATHIEU Marc-Antoine), ed. Delcourt, 2009 – Gigantesque barbe du mal, La (COLLINS Stephen), ed. Cambourakis, 2014 – Henri Dériré Landru (CHABOUTE Christophe), ed. […]

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