sculpteur

« Avec des si, on mettrait Lutèce en amphore ! »

N’est pas Gaulois qui veut et Scott McCloud a plutôt choisi de donner à David Smith, homme banal jusque dans son nom, des dons divins :
« Et si un sculpteur avait le pouvoir de manipuler la matière à sa guise, qu’est-ce que ça donnerait ? Et s’il savait qu’il ne lui resterait que quelques mois à vivre ? »

David Smith avait laissé passer sa chance. Dépressif et au bord du gouffre, il se résignait à finir sa vie dans la misère et l’oubli.
Son heure de gloire n’avait donc pas encore sonné lorsqu’il signa son pacte avec la Mort : 200 jours et pas un seul de plus pour accomplir son Grand Œuvre.
Dès lors, fort de son nouveau pouvoir, le sculpteur regagnait en audace et en assurance. Un renouveau !

À la manière du jusqu’au-boutiste Lewis Trondheim qui retournait dans tous les sens son sujet sur Omni-Visibilis ou d’un Marc-Antoine Matthieu qui théorisait le retour sur Terre de Dieu en personne, Scott McCloud pousse lui aussi la réflexion à fond (non, je ne ferai pas le parallèle avec La Reine des Neiges…), l’épuise et lui donne du corps.

Les thèmes abordés sont « aussi vastes que l’identité, la fonction créatrice dans nos sociétés, le lien à l’Autre en passant par la question de la mort, de l’Art et son aspect commercial, les sentiments, la maladie, la souffrance psychique… ».
« Les notions d’amitié, d’amour, de famille, de confiance en l’autre, de trahison, de responsabilité sont partie intégrante du scénario. La question de la mort ne cesse de se poser. »
La question de l’Art est aussi pleinement abordée et ce monde de critiques et de mécènes où « le chemin sinueux […] mène vers une gloire parfois aussi fulgurante qu’éphémère » y est profondément décrié. Une déception cependant pour Champi : c’est aussi « une nouvelle variation [que propose Scott McCloud] sur le parallèle entre création artistique et procréation, sur la glorification de la figure familiale… Oui le milieu de l’art est décrié, mais il y a un paquet d’à-côtés qui n’apportent [selon lui] pas grand chose ».

À vivre sans Amour on sculpte sans créativité

Le personnage de David Smith, bien que doté d’incroyables talents, ne nous passionne pas tous. Au départ acariâtre et déprimant, il s’enrichit de nouveaux défauts au fur et à mesure que sa situation s’améliore et il devient rapidement nombriliste et borné. Mo’, qui pardonne ses sautes d’humeur, voudrait prolonger ces quelques instants en sa compagnie  : « il a tout à apprendre encore, il est en train de s’épanouir. »
Les protagonistes satellites sont bien plus intéressants à mon goût, notamment « l’ange venu du ciel » : la charmante Meg.
On se prend bien vite d’affection pour cette pétillante brune pleine de vie qui n’a pour autant pas un caractère facile et des problèmes qui nous paraissent… plus importants.

« Scott McCloud nous propose une belle histoire d’amour […] narrée avec une grande justesse. » La petite Meg agit comme un détonateur dans la vie de David et donne des ailes à son Art. David s’émancipe et gagne en créativité. Ça tombe bien car le temps presse !

Quand le rythme s’emballe

Outre le synopsis qui est ma foi alléchant, la véritable force du livre réside dans la notion de temps qui défile. Scott McCloud nous montre sa maîtrise des outils narratifs dont il use et abuse, proposant « un découpage d’une rare efficacité, qui s’installe au diapason du rythme de lecture ». Il nous fait bien ressentir l’échéance qui se rapproche. Un compte à rebours oppressant, de plus en plus régulièrement rappelé en récitatifs jusqu’à l’apothéose finale.
Une forme de tension et d’exaltation se créée alors – sauf chez Champi qui n’a pas eu ce sentiment de voracité, tout au plus une curiosité peut-être instillée par le fait que, au vu de l’auteur, nous avions de grandes attentes – les justes ingrédients pour rendre la bande dessinée aussi addictive, à défaut d’être sublimée par un dessin certes lisible mais malheureusement trop terre à terre (peu glamour d’après Badelel) : « idéogrammes d’expression, simplicité du trait, gestion parfaite des cadres et des effets de style […] : tout y est ! […] Le dessin n’en est pas pour autant « joli ». Il est quelconque et même parfois limité. » Un « trait aseptisé et tellement américanisé, quoiqu’extrêmement efficace. » Nous touchons peut-être là aux limites d’un auteur qui aurait gagné à s’entourer pour s’éloigner des codes qu’il avait tant voulu synthétiser dans L’Art Invisible.
Cela n’a pour autant pas dérangé Mo’ qui a apprécié cette « ambiance graphique assez douce [et ses] tons bleutés », ni même Yvan pour qui le dessin « fourmille de détails tout en gardant le focus sur les personnages ».

Si nous avons tous tourné la dernière page la gorge un peu nouée, nous sommes aussi quelques uns à se questionner encore après avoir refermé l’album. « Quel sens donner à sa propre existence ? » « La reconnaissance est-elle le but ultime ou y a-t-il d’autres moyens de réussir sa vie ? »
Et vous, seriez-vous prêts à donner votre vie pour un don exceptionnel ?

Badelel : « L’aspect fantastique n’est finalement là que pour donner une raison d’être à ce scénario qui pourrait presque s’en passer. Ce qui importe ici, c’est la sensibilité de David Smith. »
Lunch : « Fort de ses 500 pages de plaisir vorace dont il est difficile de se détacher avant la fin, Le sculpteur est une lecture bien prenante. La faute à des personnages somme toute attachants ! »
Mo’ : « Scott McCloud […] revisite le mythe de Faust à ceci près qu’il ne vend pas son âme à la Mort mais accepte un don (un pouvoir) en échange de sa vie. »
Yvan : « Ce plongeon au cœur du milieu artistique new-yorkais permet à l’auteur de critiquer le marché de l’art […] un monde spéculatif où le talent artistique n’est pas vraiment le seul moteur. »

Lunch

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Une réponse "

  1. Marion dit :

    Un titre que j’ai noté depuis quelques temps, il faut que je me le procure !

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