L'encre du passé

Tombent les premières feuilles,
Une brise apaisante,
Souffle sur K.BD.

Alors que les vagues estivales s’estompent et que la rentrée des classes a d’ores et déjà sonné, il est temps pour nous de nous remettre à l’ouvrage et de reprendre nos petites habitudes.
Mais pour ne pas trop brusquer les choses, nous avons opté pour une reprise toute en douceurs, pleine de tendresse et de poésie, un peu mystique aussi, méditative ou contemplative.
Et pour nous élever dans ce mois consacré au spirituel, quel titre serait plus adéquat que L’encre du passé, histoire zen par excellence et empreinte d’une sérénité incroyable ?

Nous suivons donc la longue marche d’Hideo Môhitsu (il porte donc la marque du samurai) qui arpente les paysages japonais en quête d’inspiration et de paix intérieure. Ce n’est pourtant pas ce que le maître calligraphe trouve, du moins pas en premier lieu.
Ses vêtements usés par le voyage, il fait étape dans une teinturerie. C’est donc une rencontre fortuite qui lui fait croiser la route de la petite Atsuko, jeune teinturière certes mais déjà experte en la matière. Il aura suffi d’un coup d’œil à Môhitsu-san pour reconnaître le potentiel de la fillette, ses dessins ornant le paravent du magasin (pour le bonheur des clients) et les rares espaces vierges de la maison (au grand dam de ses patronnes). Une ou deux vies sauvées plus tard, Môhitsu-san décide de se consacrer à l’avenir d’Atsuko et lui propose de l’emmener dans une Edo (ancien nom de Tokyo) en pleine éclosion, l’endroit parfait pour une artiste en devenir. Elle suivra l’éducation stricte de Nishimura, peintre de renom et ami de longue date du calligraphe.

« J’ai douté pendant plus d’années que tu n’en as toi-même vécu. Et je ne le regrette pas. »

La voix de la calligraphie est complexe et la beauté du trait n’est pas toujours à portée de pinceau, d’autant plus lorsque les doutes et les souffrances ressurgissent. La peinture aussi partage ces mêmes aléas graphiques et « seuls les maîtres savent inscrire le reflet de l’âme dans leurs œuvres ».
L’encre du passé nous raconte bien des choses, notamment la difficulté du métier d’artiste, les échecs qui forgent l’expérience et les joies de l’inspiration qui permettent de subsister dans les périodes moins prolixes. Il est aussi question d’amitiés sincères, d’apprentissage et de filiation, de transmission de l’Art de maître à élève… mais aussi de l’élève au maître. Le savoir est l’œuvre de toute une vie et la sagesse s’apprend à tout âge. Ces thèmes sont abordés tout en justesse et sensibilité dans un récit lent, doux et méditatif. La contemplation des décors, ces silences qui valent parfois plus que les mots ou encore la poésie d’un haïku ne sont là que pour appuyer ce côté spirituel qui se dégage de la lecture.

Cette bande dessinée met aussi en scène des valeurs propres au Japon : honneur, comportements, coutumes… et s’ancre dans une période post-féodale (Ère Tokugawa, 1603 – 1868) où l’art est en ébullition dans une capitale qui ne cesse alors de grandir.
Champi, qui se rappelle soudain qu’il a acquis un peu de vocabulaire japonais sur Dofus, reconnait à l’auteur la grande sensibilité dont il use pour dépeindre son environnement. Il lui reproche à l’inverse un manque d’originalité et peut-être quelques clichés. Les autres lecteurs y verront surtout des gestes – notamment la position des pinceaux, la façon de s’asseoir ou encore la tenue des pierres de go – fidèlement retranscrits, le fait d’une bonne connaissance de la culture orientale.
Antoine Bauza est un fervent admirateur de la société japonaise et s’échine à nous le démontrer dans « quasiment » chacun de ses projets. Si vous ne connaissez pas forcément le bonhomme par ses albums BD (après tout il n’a fait que celui-ci), vous avez peut-être déjà joué à l’un de ses nombreux jeux de société : Tokaïdo (mon préféré), Samurai spirit, Takenoko, Hanabi7 Wonders, bien qu’il soit le plus connu, fait bien entendu exception à la règle de toutes ces inspirations nippones (il y en a d’autres, hein). Les plus attentifs (non je n’ai pas dit « vieux ») d’entre nous connaissent depuis longtemps sa contribution à l’univers du jeu de rôles (notamment L5A – Les 5 Anneaux). Quant à Yvan, il a même décelé dans cette étonnante « biblioludographie » un ouvrage plus littéraire, Les Mille Origamis du Seigneur Kimotama, un recueil de contes… japonisants !

Pour l’épauler dans ce passage éclair dans le 9ème Art, Antoine Bauza a fait appel à Maël (Martin Leclerc de son vrai nom véritable), jusqu’alors peu connu du grand public mais dont la prestation sur L’encre du passé a attiré le scénariste montant Kris qui cherchait justement quelqu’un (et qui a finalement trouvé le profil adéquat) pour Notre mère la guerre.
Le dessin de Maël tout en tremblote a ses admirateurs et ses détracteurs. Il est magnifique lorsqu’il met en scène des paysages et rend alors à la nature toute sa beauté. Il est au contraire plus impénétrable lorsqu’il déforme les visages dans un flou artistique, parfait lorsqu’il s’agit d’exprimer émotions et tourments, mais qui peut ne pas plaire à tout le monde et qui n’aide peut-être pas Bidib à se sentir sensible à la personnalité des personnages. Il possède en tout cas un petit quelque chose de l’estampe et la mise en couleur toute en aquarelles sublime de beaucoup l’aspect visuel et lui donne du relief, confortant dans le même temps la sérénité du récit. Ombres légères, charme suranné… Champi, un brin tatillon, y verra plutôt une colorisation un poil trop sombre.

Puisqu’il est question d’éclairages, les deux hommes ont eu la lumineuse idée de s’entourer d’un expert en calligraphies japonaises en la personne de Pascal Krieger. C’est donc à son intervention que nous devons les beaux lettrages qui ornent quelques cases et qui nous réconcilient aussitôt (si d’aventure nous étions fâchés) avec l’écriture.

Sur K.BD nous avons d’un côté les mitigés (pour des raisons diverses : Bidib, Champi) et les enjoués (bref, les autres). Et vous, de quel côté penchez-vous ? Faites-vous vite une opinion en lisant cette belle histoire (comment ça je suis dans le second camp ?), justement récompensée par le Prix du jury œcuménique de la BD, remis à Angoulême en 2010.

Nous l’avons dit :

Badelel : « On y parle ici d’esprit créatif et de talent accompagnés des éternels compagnons de l’artiste : le doute, l’échec et les regrets, alors que l’Ère d’Edo, période de paix et de développement culturel, en est à ses tous premiers pas. »

Bidib : « Un bel album auquel il manque un petit quelque chose pour me transporter complètement. »

Champi : « Œuvre poétique et sensible, cette bande dessinée souffre donc à mes yeux d’un respect trop exhaustif des conventions en matière de Japon médiéval et d’un trait parfois trop inégal. »

Choco : « Le récit est lent et caractéristique de la réserve japonaise, les non-dits, nombreux. On glisse peu à peu dans le rythme nippon de la contemplation et de la réflexion sur la vie. »

Lunch : « La scène du tableau, qui doit être remis à un proche de l’Empereur, est à la fois un accomplissement et un remerciement. C’est l’un des moments clefs de l’histoire, c’est beau et émouvant. »

Moka : « C’est une histoire au charme suranné que dépeignent ici Maël et Bauza, ponctuée par le talent calligraphique de Pascal Krieger. Chaque case est un pas gorgé d’eau, chaque planche une route, celle d’un cheminement vers l’autre mais aussi vers soi. »

OliV’ : « Le scénario suit un modèle général, une voie toute tracée, comme un éternel recommencement mais dans le principe, les qualités de l’humain, notion de l’amitié ou relations spirituelles sont explorées avec une poésie de belle écriture. »

Yvan : « Bien loin des combats de samouraïs, c’est sur un ton lent et contemplatif que ce récit dévoile toutes ses richesses humaines et artistiques. »

Lunch

Publicités

Une réponse "

  1. […] : – Bulles & nacelles (Renaud Dillies), Dargaud, 2009 – Encre du passé, L’ (Antoine Bauza & Maël), Dupuis, 2009 – Kililana song (Benjamin Flao), Futuropolis, 2012 […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s