Goliath

Goliath, Goliath…
Ah ! Le Goliath de « David & Goliath » ? Non, pas la marque de fringues, le duo biblique, là !
Enfin, le duo… Le vrai héros, c’est David, non ? Le futur roi, le petit faible face au grand fort, l’opprimé face à l’oppresseur, tout ça.
Donc Goliath, oui, je vois bien qui c’est et, entre nous, il n’était pas très reluisant, hein ?
Comment ça on n’en sait rien ?
Comment ça il n’était qu’un figurant, qu’un faire-valoir, qu’un vite-arrivé-vite-oublié ?
Vous voulez me faire croire qu’une telle montagne, colossale et échevelée, n’était pas une brute épaisse et sanguinaire ? Mon bon ami, vous ne regardez pas assez Game of Thrones !
Allons bon ! Quelqu’un se serait penché sur l’histoire de Goliath ? Sur sa vie avant sa rencontre avec l’illustre David ? Mais, vous pensez que ça va intéresser quelqu’un ? Soyons sérieux…

Pauvre Goliath, relégué dans les oubliettes de l’histoire, ou plutôt dans ces zones sombres et interlopes où flottent entre les deux eaux de l’infamie et de la culpabilité les « méchants » qui ont jalonné les histoires.
Mais sans méchants, bien souvent, pas de héros !
Et le héros étant le seul à pouvoir raconter l’histoire en questions, justement, quelle objectivité accorder à ses récits héroïques et bravaches ?
Pas de Petit Chaperon Rouge sans loup.
Pas de David sans Goliath.

Pourfendeur de l’injustice des récits partiaux, défenseur du géant incompris, Tom GAULD se dresse aujourd’hui – avec moins de hauteur, sans doute, mais un talent haut (ah ah) qui compense largement – face à la tempête du récit convenu pour nous brosser un portrait – en pied, évidemment – celui que l’on ne connaît que comme « le méchant géant. »

Nous voici donc quelque part au Proche Orient, sur les « Terres Bibliques » (pleines d’imposantes majuscules parce qu’Il Faut Que Ça En Jette !), dans une petite vallée séparant armées philistine et israëlienne (pas celle qui bombarde Gaza, celle des contes et légendes).
Afin de régler un conflit qui s’enlise dans la poussière locale, un Philistin plus malin que brave convainc son roi de confier à Goliath le placide géant une mission simple et théoriquement intimidante : « chaque jour délivrer le même message à l’invisible ennemi qui fait face à ton armée et attendre, attendre, attendre, jusqu’à ce que, intimidé, l’ennemi capitule. »

Rien de plus simple.
Totalement à la portée du colosse qui, « loin de l’image d’Épinal représentant un géant hargneux, invincible, quasi-cyclopéeen » (Badelel), aurait bien continué à gratter du papier ou aller tremper sa voûte plantaire dans la rivière.
Mais les ordres sont les ordres et, en bon « petit » soldat, Goliath obtempère.

Commence alors une longue phase « d’attente et de résignation » (Badelel) : Goliath et son jeune porte-bouclier quittent leur camp chaque matin, s’installent entre sable et rochers, déclament les mots par le roi dictés, puis attendent la tombée de la nuit ou l’arrivée d’un événement.

Au fil de cette étrange et interminable attente, « le récit prend un aspect surréaliste et décalé tant le personnage et les événements coïncident mal avec la mythologie, mais sans être drôle » (Badelel).
En effet, plus le temps passe, plus l’on sent peser la chape de l’inéluctable destin qui s’abattra sur Goliath – car, comme indiqué en préambule, la fin est connue. De tous.

Mais loin de la conclusion biblique tant attendue, « l’auteur a choisi d’éluder toute la partie religieuse de l’histoire pour ne garder que le récit d’un homme, trop grand pour être considéré comme un faible, trop pacifique pour aller faire la guerre » (Lunch).
L’instrument parfait de son armée, le jouet parfait de la guerre.

Tom GAULD « donne […] un autre visage à ce conte, il le modernise aussi, renversant la légende et inversant les rôles » (Lunch) : difficile en effet d’échapper à l’empathie qui nous lie, au fil des pages, à ce colosse trop différent pour être à sa place parmi les hommes, trop différent pour ne pas être mis à l’écart et utilisé.

Goliath n’avait rien demandé, l’auteur lui « imagine un caractère placide et une propension à la contemplation » (Champi), deux qualités bien malvenues en temps de guerre.
Le destin n’a plus qu’à se montrer aussi cruel qu’implacable.

Graphiquement, la force du propos est servie par « des formes simples : peu de détails mais des postures somme toute expressives. » (Lunch)
Une simplicité qui « peut rebuter d’emblée » (Badelel) mais qui est essentielle à la clarté et à l’impact du propos en lui conférant une universalité rare et une extraordinaire attraction : la lenteur et le dépouillement, plutôt que de pousser à la lecture rapide, appellent l’observation minutieuse et la plongée dans la profondeur.

« Le ‘remplissage’ se fait par un amoncellement de lignes fines et régulières qui donne une fausse apparence de gravure » (Lunch), de quoi habiller l’ensemble d’un semblant d’allure d’autrefois, de quoi nous plonger dans un avant assez intemporel.

Chromatiquement, « [la] teinte glaise […] sert la narration et […] enlise son personnage dans un bourbier terne et sans avenir » (Lunch) : poussière tu es, demeures et sans doute retourneras.

Pour couronner le tout, « le langage de la bande dessinée, utilisé à la perfection, fait résonner cadrages, angles de vues et ellipses avec la narration. » (Champi)

Tom GAULD a mis au service de son récit l’ensemble des outils graphiques et narratifs dont il disposait avec une apparente économie de moyens symptomatique d’une incroyable maîtrise.
Difficile de faire plus simple et plus juste, plus clair et plus percutant.

Chronique de l’attente et de l’impuissance face au destin, Goliath, sous des dehors simplistes, lorgne du côté de la philosophie, de l’absurde et de l’humanisme. Sans qu’ils ne soient explicitement convoqués, IONESCO et CAMUS errent dans les parages poussiéreuses de cette triste vallée en guerre.
L’humour n’y a pas sa place – on peut toutefois le trouver dans d’autres œuvres de l’auteur – mais la poésie, en toute subtilité, y prend une part de choix.
Autant d’éléments qui nous ont fait retenir Goliath pour notre mois de la spiritualité, sur k.bd.
A vous d’en juger la pertinence.

Badelel : « De ce récit, on garde le souvenir d’un silence pesant. »

Champi : « Épurement de la forme au service de la clarté du fond : avec Goliath, Tom GAULD démontre sa maîtrise de l’art difficile, subtil et délicat de la simplicité. »

Lunch : « Séduisante, touchante, cette histoire est qui plus est pertinente et originale dans son approche. »

Champi

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Une réponse "

  1. […] : – En mer (Drew Weing), Çà et là, 2011 – Goliath (Tom Gauld), L’Association, 2013 – Habibi (Craig Thompson) Casterman, […]

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