Histoire couleur terre

Ce mois-ci, Bidib nous a proposé de nous balader en terres coréennes et de redécouvrir le manhwa et ses merveilles. Loin d’être un sous-genre, une pâle imitation du manga si proche géographiquement, le manhwa recèle de véritables trésors, puisant dans la tradition artistique de son pays aussi bien que dans son histoire, son vécu.

Évidemment, nous parlons ici de bande dessinée sud-coréenne, les Kim ne nous laissant pas le loisir de découvrir les merveilles que pourraient créer leurs comparses du Nord, mais pour autant, le Sud à lui tout seul possède un réservoir créatif passionnant !

Pour introduire ce mois, laissez-nous revenir sur un triptyque qui n’est pas passé inaperçu en son temps : Histoire couleur terre de Kim Dong-hwa, un récit mêlant avec subtilité une grande variété de thématiques. Amour, puberté, condition féminine, sexualité, féminité, ruralité, langage des fleurs, filiation… Tout cela à travers l’histoire de deux femmes, la jeune veuve Namwon et sa fille Ihwa (fleur de poirier en coréen).

Avec cette trilogie, l’auteur s’est lancé dans une grande aventure. Reconnu dans son pays comme un maître du sungjun (équivalent coréen du shōjō), il tente ici une thématique plus mature qui séduit les hommes comme les femmes. En France, il n’est en revanche connu que pour ses œuvres adultes telles que La bicyclette rouge (Paquet), Histoire couleur terre (Casterman, collection Écritures) ou Les nourritures de l’âme (Casterman, collection Hanguk).

Dans la Corée campagnarde du début du XX° siècle, la jeune veuve Namwon élève seule sa fillette de 7 ans, Ihwa. Le père a quitté ce monde trop vite et pour subvenir aux besoins du foyer, Namwon tient l’auberge du village où elle doit tenir tête aux assauts insistants des poivrots du village. Dans une société ultra-patriarcale, une femme seule avec sa fille, cela ne fait pas bon effet… Mais cette femme et son enfant font front, côte à côte, restant unies et libres (autant qu’on puisse l’être du moins).

C’est dans ce contexte que grandit Ihwa, 7 ans au début de l’histoire, 10 de plus à l’issue du troisième volume. A la découverte de son corps, de la sexualité, de l’amour, elle nous entraîne dans un récit doux, subtil et poétique. Pour une fois qu’on se préoccupe de sexualité féminine !…

Ce n’est pas tout à fait l’avis de Bidib qui, après une première lecture et séduite par la poésie de cette œuvre, s’est cette fois offusquée du propos, pas assez révolté, trop docile. Devant cette société traditionnelle et ultra-patriarcale où la femme est soumise à la volonté des hommes (celle du père puis celle du mari… et de sa famille), Bidib aurait apprécié un engagement fort de la part de l’auteur : « A la beauté et la poésie s’est substituée une vision archaïque de la société et de la femme où celle-ci n’existe que pour plaire aux hommes. ». Elle reconnaît toutefois : « (…) N’exagérons rien, Kim Dong-hwa nous présente certes des femmes qui se plient aux traditions mais qui sont (dans la limite du respect desdites traditions) libres et indépendantes ».

Peut-être est-ce le seul point de divergence, puisque d’autres (j’en fais partie, j’avoue) trouvent que montrer cette condition, c’est aussi la dénoncer. Là encore à modérer selon moi : « En guise de dénonciation, l’auteur aurait pu être bien plus virulent puisque grâce à sa condition de veuve et à l’absence de belle-famille, la veuve Namwon bénéficie d’une relative liberté (aux dépends de sa réputation, il est vrai) ».
Le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ? Le débat reste ouvert et remercions Bidib de l’avoir initié : la condition de la femme, aujourd’hui plus que jamais, doit poser interrogation.

Dans tous les cas nous nous rejoignons tous sur un point : l’hommage à la femme !
« Kim Dong-hwa nous parle avec beaucoup de poésie des femmes, il souligne avec maestria leur beauté et leur délicatesse, il nous montre leur force » (Bidib)
« Si de nombreuses bandes dessinées utilisent la beauté plastique des femmes, Kim Dong-hwa leur rend l’hommage qu’elles méritent vraiment, dans le fond et dans la forme. » (Yvan)

Ces deux personnage sont émouvants. Leur complicité est une leçon de vie, un art. « Cette belle histoire dépeint avant tout l’amour réciproque entre une mère (Namwon) et sa fille (Ihwa) » (Lunch). Elle partagent chaque instant et chaque sentiment tout en gardant leurs petits secrets, leur monde caché.

« Alternant des cases sans décors afin de se concentrer sur les personnages et leurs échanges de sentiments, et des cases plus larges qui lui permettent de tirer la symbolique vers la nature en utilisant un maximum d’espace et de liberté, l’auteur nous livre un dessin gracieux qui contribue considérablement au côté poétique de cet album », dit Yvan. Et c’est tellement vrai ! Tantôt riche, tantôt épuré, toujours délicat, imprégné de la culture artistique coréenne, le trait et la construction des cases participent à la poésie du propos et à la lenteur du récit.

L’ensemble est doux, léger, sensible, délicat et philosophique. Le récit prend son temps, tout comme l’attente des deux héroïnes. Au fil des saisons, des fleurs et des années, le temps, l’amour et la patience tissent leur toile. On en oublie presque que l’auteur est un homme. Ses « paroles (…) pourtant sonnent très vrai » souligne Bidib. Tant et si bien qu’arrivé au sujet de la puberté, on est décontenancé par le décalage entre le propos et la réalité. Oui Kim Dong-hwa est un homme et il parle d’un sujet qu’il ne maîtrise pas, même s’il en parle très bien.
« Cette déambulation empreinte de poésie nous la devons au talent de conteur de Kim Dong-hwa qui nous engonce dans un récit plein de tendresse. Chacun de ses textes est travaillé dans un carcan de soie, le rythme est lent, les paysages qu’il décrit sont contemplatifs » (Lunch).

On l’a dit :

Bidib : « Ma révolte l’emporte sur la beauté et de cette deuxième lecture je retiens surtout une vision archaïque de la femme et de ses inquiétudes toutes tournées vers l’homme et le sexe. Parce que soyons francs, même si c’est avec beaucoup de poésie, ce livre ne parle que de sexe. »

Yvan : « En utilisant les formes, les couleurs, les odeurs et la symbolique de la nature (arbres, papillons, fleurs, coquillages, chiens, et une petite dose de piment), Kim Dong-hwa va parvenir à exprimer des sentiments intimes avec une délicatesse extrême. »

Lunch : « Les gestes sont maîtrisés, les décors sont sublimes, les visages reflètent la bonté et l’innocence, les cadrages sont parfaits… tout est mis au service du raffinement, si bien qu’il est difficile pour moi de sortir de la lecture en me disant que c’est déjà fini… »

Et moi : « Mais ce qu’il livre ici est avant tout une œuvre charmante et poétique, une ode à l’amour, aux fleurs, à la féminité et à la vie. Avec son trait plein de douceur, Kim Dong-hwa dépeint une campagne faite d’innocence, une tradition non pas pesante mais un art de vivre, des superstitions au charme désuet… »

Badelel

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Une réponse "

  1. […] Histoire de couleur terre, nous continuons notre découverte du manhwa (bd coréenne) avec un titre très imposant, tant pas […]

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