ici

Si ces derniers temps l’équipe de k.bd a un peu réduit la voilure – mais reconnaissez que les fins d’années sont toujours bien chargées !! – elle en a profité pour prendre un peu de recul et pour constater que peu de place était accordée à l’actualité.

Nous avons essayé en quelques semaines de rattraper un peu de notre retard grâce à Kersten ou Zaï Zaï Zaï Zaï, albums qui ont à notre humble avis marqué l’année écoulée.

3ème étape aujourd’hui avec Ici, ovni / olni / obdni qui ne vous aura sans doute pas échappé si vos sens sont en éveil dès que vous entrez dans votre librairie préférée.

Côté pile (en couverture), une fenêtre ouverte, non pas sur le corps d’un oiseau, mais sur un intérieur sombre et attirant autant qu’intriguant.
Côté face (à l’intérieur, donc), l’intérieur justement de la pièce entr’aperçue tantôt.
Entre les deux : quelques millions d’années parfois, quelques secondes à d’autres moments. Du temps comme s’il en pleuvait, en avant ou à rebours, en panoramique ou en saccadé : bref, Ici offre mille maintenant à nos yeux de lecteurs déjà étourdis par ces quelques lignes.

La courte biographie de Richard McGUIRE portée sur le rabat de la couverture contribue à nous mettre la puce à l’oreille : « graphiste, designer et musicien ».
Du graphiste nous retiendrons l’épure, du designer le sens du détail d’époque et du musicien la narration éparpillée au service du rythme.

Mais reprenons du début.
Un début que Mitchul replace dans son contexte : «  McGUIRE a mûrement réfléchi ce projet […] d’abord sous la forme de six planches en noir et blanc réalisées en 1989. » L’œuvre d’une vie, en somme, ou tout comme, car tout porte à croire que depuis cette (lointaine) époque l’auteur n’a cessé de peaufiner, ciseler, millimétrer cet ouvrage.
D’ailleurs, les plus grands eux-mêmes (ou les plus psychopathes, en fonction du point de vue) ne s’y sont pas trompés : « Six pages qui ont durablement marqué un Chris WARE : « Anniversaires, décès et dinosaures : soit l’univers résumé en 36 cases ». » (Mitchul toujours, notre caution historique du moment).

6 pages ne lui suffisaient bien sûr pas.
McGUIRE a jugé qu’il lui en faudrait près de 300.
De quoi pouvoir raconter l’histoire d’un lieu à travers l’Histoire : une petite maison du temps de son avant, son pendant et son après, sans aucun respect de la chronologie.
Tout simplement.
Une histoire racontée d’un point fixe et unique d’où les époques, les paysages et les habitants (de tous poils, écailles ou plumes) se succèdent, se bousculent, se rencontrent.

« Ici nous raconte ce lieu, les caprices du temps, les lubies de la nature, l’incapacité de l’Homme à rester humble face à la terre qui lui permet de vivre, sa prétention à modeler son domaine à son image mais aussi son humilité face à cette terre nourricière qui représente un havre de paix, une corne d’abondance, un lieu de repos qui l’aide à construire son identité. » (Mo’).

Une identité qui semble s’inscrire dans une continuité qui lui échappe : couleurs, élans, mouvements, repos se retrouvent de loin en loin, de siècle en siècle, comme si des mêmes scènes se répétaient au fil du temps. « Les époques ne se suivent pas mais se ressemblent par leurs échos, leurs symétries, leur rythme. » (Champi)

Autant de temps pour si peu de lieu : de quoi perdre le lecteur, peut-être ?
Absolument pas.
McGUIRE règle sa narration comme du papier à musique (ah ah) et, si elle nous pousse à tourner les pages dans un sens, dans l’autre, sans cesse, c’est pour mieux nous envelopper et casser nos habitudes de lecture.
Le tout reste pourtant factuel et, en définitive, réaliste : « jouer avec le système espace-temps sans faire dans la science-fiction, chapeau bas M’sieur McGUIRE ! » (Mitchul).
La construction alimente même une sorte de vertige jouissif : « le plaisir de la répétition à l’infini. » (Mo’)
C’est « Ici que se joue l’Histoire, de la Pré à l’après, rapide balayage d’une éternité cloisonnée par nos perceptions humaines » écrit Champi. En somme, une mise en lumière de nos faiblesses sensorielles et une tentative de nous amener outre.

Vous voilà j’espère convaincus qu’Ici n’est pas un album comme les autres ! Une bonne raison pour y plonger.

Si nos chroniqueurs ont été subjugués par l’inventivité narrative, ils ont par contre été peu loquaces en matière d’image : « le dessin est sobre, il n’investit pas les émotions des personnages, se contente de les montrer à la manière d’un journaliste objectif, les teintant de couleurs mais laissant le lecteur s’approprier la scène qu’il a sous les yeux et [y superposer] les émotions qu’elle lui évoque. » (Mo’)
Cette froideur, cette raideur, même, pourraient provenir du réalisme quasi-photographique de l’ensemble. De quoi faire des personnages des « poupées figées dans une maison en carton pâte » (Champi) jouets du destin et du narrateur, parfaits véhicules désincarnés entres les lecteurs et l’histoire.
Une discrétion graphique qui n’a peut-être comme seul objectif que de faire oublier les images au profit du rythme et uniquement de lui.

Difficilement classable, résolument OuBaPien, Ici est un album qui peut rebuter ou refroidir par son étrangeté, mais qui mérite qu’on le lise et le relise, en long, en large, en avant, en arrière, en va-et-vient donnant à la lecture une nouvelle dimension.

Champi : « A l’instar d’Asterios Polyp ou des Sous-sols du Révolu, Ici est bien plus qu’un simple livre : une expérience. »

Mitchul : « Ici (et pas que maintenant !) est une formidable évocation du temps qui passe, dont seul le médium pouvait rendre la pleine mesure. »

Mo’ : « Ici ou comment se perdre avec délice et effarement dans les méandres du continuum espace-temps. »

Champi

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Une réponse "

  1. […] (Adrien Demont), 6 Pieds Sous Terre 06. Grand méchant renard, Le (Benjamin Renner), Delcourt 07. Ici (Richard Mc Guire), Gallimard 08. Île Louvre, L’ (Florent Chavouet), Futuropolis 09. […]

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