vie_mizuki_bandeau

« J’espérais pouvoir rencontrer un jour, au cours d’une promenade, les monstres tapis dans les montagnes et les champs, ou les kappas dans les rivières.« 

Le monde de l’enfance est souvent peuplé de créatures fantastiques, parfaites pour s’expliquer l’inexplicable ou pour s’évader d’un quotidien parfois trop dur.
Si la jeune Marzi ne disposait que d’un lapin en peluche et de jeux d’enfants, à l’autre bout du monde et quelques décennies plus tôt le petit Shigeru avait, lui, à sa disposition, tout un arsenal de yôkai (les esprits du folklore nippon) dont NonNonBâ, sa vieille voisine, lui rappelait constamment l’existence.

NonNonBâ… un nom, un titre qui vous évoquent forcément quelque chose puisque c’est avec ce manga que Shigeru MIZUKI se fit connaître en France grâce à un prix à Angoulême en 2007.
C’est sur ses traces que k.bd vous invite aujourd’hui, à travers la Vie de Mizuki qui nous replonge dans son enfance au Japon dans les années 1920-1940, début de l’ère Showa.

Cette vaste autobiographie couvait déjà depuis des décennies dans ses précédents mangas : « dans chacune de ses œuvres, Shigeru Mizuki a tourné autour de la biographie » (Lunch). Pourtant, comme il l’indique lui-même dès les premières planches, cette Vie n’est pas, cette fois, enrobée des oripeaux de la fiction : la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Mais, au vu de l’intensité de l’imagination de l’auteur, on peut s’interroger quant à la « véracité vraie » des faits rapportés !

« Une bonne moitié de ce premier tome donne comme une impression de déjà-vu, voire le sentiment de relire franchement NonNonBâ » (Badelel). En effet, MIZUKI ne s’est pas embêté à retoucher certaines planches qu’il avait déjà publiées par ailleurs : décrivant son rapport étroit avec le monde des esprits, elles ont été réutilisées telles quelles. Mais peut-on lui reprocher une telle économie pour 20 pages sur… presque 500 ?
Car oui, son enfance (qui couvre l’ensemble de ce premier tome) fut telle qu’il lui fallait bien cela pour en parler dans le détail mais sans jamais lasser : « l’auteur revient avec beaucoup d’humour et de réalisme sur son enfance passée dans la petite ville côtière de Sakaï-minato avant de partager ses déboires sur le marché de l’emploi » (Yvan).

Une enfance pétrie d’insouciance, de rêverie, de retards à l’école (mais comment faire autrement quand on est incapable de se lever le matin ?), d’intérêt pour le monde fascinant des insectes, d’appétence pour le dessin et d’un appétit redoutable.
Une enfance marquée par un père papillonnant en permanence, entre boulots perdus aussi vite que retrouvés (crise économique mondiale oblige), lecture, écriture, cinéma… Cinéma, oui, car son père « achète un projecteur pour permettre aux villageois de profiter des films et dessins animés » (Champi). De quoi nourrir encore davantage l’imagination et le sens de l’image et du mouvement du jeune garçon.

Deuxième enfant d’une fratrie de trois, Shigeru n’a pas toujours la vie facile : les bandes de gosses sont très rudes entre elles (poings, pierres, bâtons… sont les principaux moyens de communication) et les humiliations sont légion (avaler un crapaud entier, par exemple…).
La période, nationalement et internationalement, n’est pas non plus à la fête : impliqué dans de nombreux conflits, le Japon est également victime de plusieurs tentatives de coups d’état.
Vie de Mizuki est donc un « véritable témoignage de l’histoire de l’Ère Showa (1926-1989), […] une œuvre à la fois personnelle et didactique » (Yvan), dont l’objectif est peut-être de lutter contre « la relative ignorance des Japonais sur leur propre histoire concernant cette période. » (Badelel)
En effet, MIZUKI ne cesse de tramer sa propre histoire avec celle de son pays et, plus largement, celle du monde entier. Il emploie d’ailleurs différents narrateurs et commentateurs qui donnent à son récit une richesse et un dynamisme narratifs peu communs.

L’Histoire finit d’ailleurs par rattraper le jeune homme : il intègre l’armée alors que le Japon et les États-Unis entrent en guerre. Fin d’une certaine forme d’insouciance et fin de ce premier tome dont la suite, Le survivant, laisse présager des horreurs qui attendent.

« Que vas-tu devenir ?
_ Ne t’en fais pas. La guerre décidera pour moi.
« 

« Visuellement le lecteur retrouve le style typique de l’auteur, avec un dessin plus réaliste lors des scènes de combats » (Yvan). Plus largement, « les scènes familières le représentant lui ou ses proches sont traitées avec le trait caricatural qui le caractérise tandis que les éléments historiques (affiches de films, hommes politiques, images de guerre) reprennent avec un réalisme tout photographique l’iconographie de l’époque » (Champi).

C’est en tout cas un plaisir de découvrir une « galerie de personnages secondaires […] hilarante de difformités » (Champi). L’auteur, « impitoyable avec lui-même » (Badelel) ne se fait pas de cadeaux, sa tête ronde étant malmenée par les coups, l’insatiable appétit ou la nonchalance (si, si !).

MIZUKI reste fidèle à ses habitudes graphiques, qui collent parfaitement à son récit.
Et Lunch souligne que l’« on peut […] saluer le travail éditorial de Cornélius qui, en plus de nous gâter d’un très beau livre, a su choisir avec justesse les illustrations de couvertures. » Cornélius, un éditeur qui accompagne le mangaka depuis ses débuts en langue francophone et qui le fait avec la bibliophilie qu’on lui connaît et dont on ne le remerciera jamais assez.

Œuvre majeure tant par son impact que par les informations qu’elle nous apporte sur le Japon et sur l’auteur, dont les histoires semblent intimement liées, Vie de Mizuki est donc un incontournable non seulement du manga mais de la BD internationale : récit fleuve d’une grande richesse graphique et narrative, il raconte, décennie après décennie, l’histoire d’un homme et d’un monde.
Un ouvrage parfait pour voir un peu plus loin que les frontières qui cloisonnent les pays mais aussi le regard : celles qui empêchent souvent de voir le fantastique caché derrière notre quotidien.
Charge à vous d’ouvrir vos yeux aux côtés d’un jeune rêveur.

Badelel : « Mizuki ne se contente pas de parler de lui-même. Il a grandi dans une période riche en rebondissements historiques et il lui aurait été difficile de ne pas intégrer ces événements à son propre vécu. »

Champi : « Une œuvre conséquente et atypique, réécriture constante de cette vie « entre rêve et réalité » [que MIZUKI] semble n’avoir jamais tout à fait quittée. »

Lunch : « Ce livre EST important, il n’est pas seulement un marqueur biographique, il est aussi historique. »

Yvan : « Indispensable si vous aimez MIZUKI ou si vous avez apprécié Une vie dans les marges. »

Champi
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Une réponse "

  1. […] emmène cette fois sur les traces du jeune Riad. Après l’enfance polonaise (Marzi), japonaise (La vie de Mizuki) et belge (Couleur de peau : miel), c’est maintenant celle balancée entre la France – pays de […]

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