marzi

Au cours des semaines à venir, K.BD vous propose de redécouvrir des récits d’enfance à la première personne. Récits réels ou fictifs, ils adoptent le point de vue du narrateur, cet adulte qui lance un regard sur le passé et sur ce qui l’a construit.

C’est comme ça qu’on vous embarque dans la Pologne communiste des années 1980, aux côtés de Marzena Sowa, dite Marzi. Dès 1984, cette fillette de 5 ans innocente (et trop souvent ignorante) décrit son quotidien dans un pays liberticide soumis au rationnement. Avec l’aide de son compagnon Sylvain Savoia (illustrateur également sur Nomad ou Al’Togo), elle revient sur ses jeunes années, celles où elle ne comprenait pas les problèmes des grands, ceux qui ont pourtant amené à la chute historique du bloc communiste. « Enfant à l’époque, elle nous sert de guide dans la vie quotidienne polonaise » (Mo’).

Je ne vous cacherai pas néanmoins que cette lecture nous a divisés. Je crois être la plus enthousiaste de tous… Il faut dire que Champi était déjà refroidi à l’idée de découvrir l’ambiance glacée de la Pologne.

Le format à lui tout seul est source de débat. Avouons que la version intégrale (couleurs grisâtres, gaufrier en 4 cases, lecture continue) est très différente de l’édition première (couleurs fraîches, gaufrier en 6 cases sur 46 planches). La lecture en est nécessairement différente. Le rendu est plus enfantin sur l’édition d’origine là où l’intégrale tranche avec un aspect plus adulte mais un contenu toujours aussi innocent qui provoque un certain décalage. Par ailleurs, l’intégrale sert une monotonie de lecture qu’on ne ressent pas sur les tomes séparés. « L’intégrale est plus austère, le gaufrier de 6 cases a été réduit à 4 cases par planche, allongeant de fait le nombre de pages ; la couleur a été remaniée, elle était bien plus vive dans l’édition originale ! » résume Lunch là où Mo’ semble mieux apprécier l’intégrale : « Des teintes ocres / marron / gris / blanc campent les ambiances et apportent une certaine douceur à l’ouvrage ».

Pourtant, le dessin de Sylvain Savoia, tout en rondeur, fait tout pour maintenir le point de vue de l’enfant : « D’un trait simple et souple il brosse portraits et paysages, mettant l’accent sur les grands yeux de l’héroïne et sur les traits exagérés des adultes vus à hauteur d’enfant. Son dessin se fait presque parfois trop simpliste, peut-être mû par cette volonté de tout raconter et montrer du point de vue de la petite Marzi » (Champi).

A travers les yeux de l’enfant qu’elle était, Marzena revit les scènes de la vie quotidienne aussi bien que les événements historiques. « La voix OFF de Marzena Sowa, toute en sobriété (mais jamais en stupidité) replace la vision de l’enfant au centre du récit » en dis-je. La tonalité perturbe Lunch en tous cas : « Quasi-intégralement narrée en récitatifs, elle condamne toute forme de dynamisme ». C’est donc le regard de la petite fille (5 ans au début d’un récit qui retrace plusieurs années d’enfance) qui nous entraine dans des sujets aussi variés que les relations familiales, les files d’attente, la lutte des ouvriers, la ville et la campagne, la religion, les jeux d’enfants, l’école… Un regard très innocent, « une innocence, il faut bien l’avouer, bien préservée par des parents peu loquaces quant à la condition polonaise dans l’éducation de leur progéniture » (Lunch). « La Pologne que nous présente Marzi n’est ni accueillante ni chantante et, malgré les jeux d’enfants, on sent une lourde chape peser sur toutes les épaules » remarque Champi. Les enfants jouent comme tous les enfants, mais l’ambiance pesante des conversations d’adultes n’échappe à personne. Si ce soir, Papa ne rentre pas de l’usine (il fait grève) et que Maman tourne en rond dans la salon, Marzi ne dormira pas sur ses deux oreilles comme on le lui demande.

L’histoire de Marzi, c’est aussi la solitude. Enfant unique d’un couple vieillissant, elle représente sa mère comme un tyran bigot et son père comme un ange qui lui passe tout. Sa mère espère d’elle qu’elle soit sage en toutes circonstances, qu’elle aide au jardin au lieu de rêvasser, qu’elle soit une statue pendant la messe… là où elle voudrait jouer, rêver, imaginer, courir… « Mais là encore Marzi est souvent seule au milieu des grands, condamnée à jouer avec son lapin en peluche » (Champi). Seul moment de liberté enfantine : les jeux (certains choisiront le mot « bêtises ») dans les couloirs de l’immeuble avec les petits voisins.

Pour ne rien arranger, Marzi est pauvre. Eh oui messieurs-dames, le communisme aussi a ses riches et ses pauvres et la fillette appartient à la deuxième catégorie. La vie est faite de systèmes D, des arrangements entre voisins à l’oncle qui ramène des tapis de l’Ouest… « Un quotidien compliqué aussi, exacerbé de communisme, rythmé par les rationnements, les frigos vides, les bas de laine, la guerre, les grèves… l’accident de Tchernobyl… » (Lunch). Car si l’histoire court sur plusieurs années, c’est aussi pour montrer comment la scénariste a vécu les grands événements qui ont secoué son pays. Tchernobyl donc, mais aussi la visite de Jean-Paul II dans son pays natal, l’état de siège, la montée en puissance de Solidarnosc, la place du peuple polonais dans la chute du communisme. C’est un fait bien méconnu allègrement développé dans les bonus de l’intégrale 2 : le rôle de la Pologne dans la chute du bloc communiste est très largement sous-estimé. Marzi permet aussi à Marzena Sowa de rendre justice aux combats menés par les ouvriers (qui ont pris tous les risques pour défendre leur liberté).

De fait, c’est à se demander à quel public s’adresse cette BD ? Pour moi, « c’est une grande force pour ce récit que d’être capable de s’adresser aussi bien aux enfants qu’aux adultes », toute la différence se jouant dans le choix de l’édition. Pour Champi au contraire, « difficile de savoir si le propos pourrait intéresser les plus jeunes, à qui l’album semble finalement s’adresser ». Pour Lunch, dans tous les cas, « l’édition intégrale assoit un côté plus adulte mais va à contre courant de la narration, ce qui n’aide peut-être pas à l’immersion… ».

On l’a dit :Champi : « Je tenterai peut-être d’en lire la suite par curiosité plus que par intérêt profond. »
Lunch : « D’une manière plus générale, j’aurais apprécié parfois un récit plus adulte mais je me rends compte que ce n’est pas le propos du livre et qu’il est touchant tel qu’il est, dans son innocence enfantine. »
Mo’ : « J’ai adoré les chapitres relatant le contexte social de Marzi (quotidienneté polonaise, milieu ouvrier…), en revanche la quotidienneté d’une enfant rêveuse devient longuette quand on s’engouffre les deux intégrales dans la foulée. »
Moi : « Il s’agit surtout d’une enfance dans une situation politique et historique précise qui nous amène à approfondir la question de l’histoire récente de la Pologne, à s’intéresser au contexte. »

Badelel
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  1. […] l’inexplicable ou pour s’évader d’un quotidien parfois trop dur. Si la jeune Marzi ne disposait que d’un lapin en peluche et de jeux d’enfants, à l’autre bout du […]

  2. […] du futur nous emmène cette fois sur les traces du jeune Riad. Après l’enfance polonaise (Marzi), japonaise (La vie de Mizuki) et belge (Couleur de peau : miel), c’est maintenant celle […]

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